Bangladesh

17 mars 2008

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Bahrein, lundi matin

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Dimanche

Si le Bangladesh, qui m’a fait déjà beaucoup de « cadeaux » (comme dit Ferrante), devait me faire un cadeau officiel, le voilà fait.

Apurba, ce matin, est venu me chercher à l’Ambrosia et nous nous sommes rendus en rickshaw dans le quartier du Parlement.

L’année dernière, j’avais vu le bâtiment de face, cette fois nous l’avons longé au dos dans un quartier entièrement conçu par Louis Kahn, de pelouses, de lacs artificiels et de pavillons rouges briques comme à Ahmedabad.

Nous avons fait le tour, et cette façon de tourner autour depuis un an, me donnait l’impression, même ce matin, que je n’y rentrerais jamais, comme si je tournais autour d’un mirage.

Cette soucoupe volante immatérielle dans la lumière du matin, entourée d’eau, de fleurs, et survolée en permanence par des hélicoptères et des corbeaux ressemble à une forteresse inaccessible.

Malgré toutes les signatures et les papiers, ça n’a pas été facile d’y pénétrer.

Au premier barrage, trois militaires en mitraillette, m’ont installé dans un fauteuil sous leur parasol et posé un journal écrit en bangla sur les genoux pour me divertir pendant que l’un d’eux partait d’un pas lent sous la chaleur, vérifier dans la forteresse que mon invitation était valable.

Après vingt minutes nous avons pu avancer de 100 mètres et nous n’étions plus qu’à quelques mètres des murs, puis au troisième barrage nous avons attendu encore 15 minutes dans un souterrain ouvert sur le lac artificiel.

Enfin deux gardes sont venus nous accueillir, et nous avons passé le pont-levis de brique rouge. A partir de ce moment comme toujours ici, j’ai été accueilli avec tous les honneurs, la bibliothécaire m’a fait faire une visite privée de sa grande bibliothèque, le salon v.i.p, ensuite, a été ouvert, on nous y a fait asseoir pour nous servir des samossas et du café…

Ce lieu est sublime, et m’a beaucoup plus impressionné que l’université d’Ahmedabad du même Louis Kahn. Peut-être à cause de sa charge symbolique. Mais surtout à cause de sa complexité dans la pureté.

Aussi, j’imaginais l’an dernier, vu de loin, un lieu modestement grand, de l’intérieur c’est immense, des passerelles et des perspectives conduisent partout, aucun mur n’est plein, mais toujours ouvert de formes circulaires, demi-circulaires ou triangulaires.

Ca a été un très grand moment lorsque nous avons pénétré dans la salle parlementaire même.

Au dessus des fauteuils verts et des boiseries, le plafond semble voler très haut.

Et de fait, il vole presque. Car le plafond est ouvert, et seulement protégé de la pluie par une étrange forme en béton comme un parasol qui repose par quelques rares points d’attache.

Depuis quelques années, j’ai visité plusieurs lieux d’architectes modernistes en Inde, (Le Corbusier à Chandigarh et Ahmedabad…) et si j’étais l’un d’eux je serais ravi, car j’aime la façon dont, ici, ils les font vivre.

En marchant dans cet immense palais futuriste j’avais l’impression en regardant les détails de marcher dans un palais Egyptien il y a quelques millénaires. Car ce qui est très beau, c’est que le long des murs de plusieurs dizaines de mètre sont accrochées des échelles en bambou et en corde sur lesquels des hommes en Longhi sont suspendus pour nettoyer ou retaper.

Dans les salons, les fauteuils, les tapis et les plantes sont fatigués, les gros ventilateurs qui agitent l’air sont rouillés et les serveurs qui nous versent le thé enturbannés… les gardiens déchaussés dorment, sur des tapis à même le sol.

On s’y sent bien, car la vie circule partout, rien n’est figé et ce grand temple respire doucement.

Hier soir j’étais invité au restaurant par Nava, la prof. de piano, avec sa nièce et Apurba.

Elle m’a fait rire lorsqu’elle m’a dit, je suis musulmane de naissance, chrétienne de cœur et juive par l’esprit. Cette phrase n’était pas dite au hasard, car lorsque nous avons poussé la conversation je me suis rendu compte que j’avais à faire à une érudite de l’histoire des religions.

Elle m’a raconté des choses que j’ignorais sur la théologie chrétienne et juive, connaissant sur le bout des doigts la généalogie des prophètes et la symbolique des religions.

Je me suis reconnu dans ce qu’elle disait, lorsqu’elle a dit ; il faut faire attention lorsque comme moi on veut se débarrasser de sa religion de naissance et qu’on est agnostique de ne pas tout jeter en même temps, car on perd beaucoup plus qu’on imagine lorsqu’on se débarrasse des religions.

Ca, c’est la sagesse du sous-continent indien.

Elle m’a appris qu’elle était amie avec la journaliste que j’évoquais hier dans mon blog.

Elle l’a appelée au téléphone et je lui ai dit au revoir. Elle avait une voix très douce au téléphone qui faisait oublier son aspect tourmenté. Ce que Nava m’a raconté est à la hauteur de ce que j’imaginais, cette journaliste à un nom bien plus incroyable que la journaliste Sylvia Von Harden, elle s’appelle Faysal de la Harpe.

Veuve d’un aristocrate français à moitié australien, qu’elle a rencontré aux Maldives, elle a vécu au Pakistan jusqu’à la guerre de libération en 1971.

Elle est réputée pour son esprit critique, son immense culture et son goût immodéré pour l’alcool.

Nous sommes revenus en cyclopousse dans le noir et je me demande comment je vais me passer de ces voyages dans la nuit daccaïenne sur ces fragiles embarcations métalliques.

Ces rues à peine éclairées par les bougies des échoppes, ces cyclopousse qui glissent dans la nuit et slaloment pour éviter les trous de la chaussée, les visages qu’on distingue à peine et ces grands yeux noirs en amande qui m’inspirent une immense empathie.

Ce monde est dur et doux à la fois mais il me va à merveille.

Voilà, ce soir je quitte l’hôtel à 2h 30, et je décolle à 5 heures.

J’arriverai à Barhein demain matin, j’y passerai la journée et la soirée et décollerai pour Paris dans la nuit.

lundi 17 mars

Je suis un mauvais garçon d’avoir dit ce que j’ai dit lors de mon premier passage à Bahrain, j’ai parlé trop vite et je le regrette car ce matin ça a été un régal de me promener dans les souks de Bahrain.

Pour terminer mon épisode bangladais je suis obligé d’évoquer brièvement, les adieux.

Après le dernier cours à 21 heures, les étudiants m’ont convié à un grand dîner d’adieu dans le restaurant où j’avais mangé la langouste. J’ai mangé une deuxième langouste, et ce repas (bien que je ne me prenne pas plus pour Jésus que pour Ganesh) ressemblait à la scène… ils étaient 15 de part et d’autre de la longue table, graves et très cérémonieux. Ils mont exprimé à nouveau par de brefs discours et de multiples cadeaux leur satisfaction et leur attachement, et les bengali ont une capacité incroyable à exprimer et à communiquer leurs émotions qui à chaque fois me trouble, pour moi qui ne suis pas habitué à ce mode d’expression.

J’ai quitté Dhaka, quelques heures après, ému et léger tout à la fois, en disant intérieurement un grand MERCI à toutes ces personnes rencontrées brièvement ou longuement, et qui par leur humanité bouleversante, m’ont apporté bien plus qu’ils n’imaginent.

Gulf Air a semble-t-il l’habitude de loger et nourrir ses passagers en transit à Bahrain.

Ce matin en posant le pied à l’aéroport on m’a informé que mon visa m’était offert, et qu’une voiture me conduirait à mon hôtel.

Cette nouvelle, m’a peut-être mis de bonne humeur… quoiqu’il en soit j’étais ravi d’être à Bahrain ce matin.

Tout me plaisait, la lumière blanche, les pelouses et les fleurs… et puis cette classe avec les femmes en robes noires pailletées et les hommes en robe blanche (on appelle cela m’a-t-on dit des Thoob).

Après ce mois à Bahrain, cela me semblait plus exotique qu’en venant de Paris. Ces hommes aux barbes taillées et grosses lunettes noires qui montent dans leur 4x4 m’amusaient beaucoup en attendant le taxi.

En arrivant à l’hôtel j’ai appelé l’attaché culturel de l’Alliance française de Bahrain.

On doit se retrouver tout à l’heure en fin d’après-midi.

En attendant, il m’a expliqué que mon hôtel était tout près d’un souk.

Sans même me reposer, je m’y suis rendu… et là j’ai découvert une partie de Bahrain que je n’avais pas imaginé la première fois. Un souk, avec les échoppes ouvertes, les femmes et les hommes qui font leurs achats dans la lumière matinale, les cônes d’épices, les étoffes d’orient, les bijoux improbables… et surtout ce mélange de population qui est celui que je préfère, d’indiens, d’iraniens et d’arabes du golfe.

Ces arabes avec leur physique inquiétants sont d’une douceur incroyable lorsqu’on s’adresse à eux. J’ai passé la matinée à être invité à entrer dans les boutiques pour m’asseoir, discuter, boire des thés et manger des pâtisseries pendant qu’ils me racontaient le chemin de leurs ancêtres nés à Shiraz, à Ahmedabad et Mascate… sans qu’ils ne se préoccupent de me vendre quoi que ce soit.

Je me suis rendu dans une mosquée chiite couverte de céramiques bleus, j’ai bu du jus de grenade… et promené mon l’objectif de mon appareil photo sur tous ces beaux visages.

Puis, fasciné par ce vêtement incroyable, je suis entré dans une boutique pour m’acheter un Thoob.

Lorsque je suis sorti de la boutique d’essayage les vendeurs iraniens, m’ont dit en riant tu ressembles vraiment pas à un européen !

En me regardant dans le miroir, avec ma barbe et cette tunique blanche immaculée j’étais un peu forcé de leur donner raison…

Je n’avais finalement peut-être pas tord, lorsque j’ai dit à mon interlocuteur, à Roissy il y a un mois, que ça ne me dérangerait pas de passer trois ans à Bahrain…

Je reviens d’une sieste au bord de la piscine et je m’apprête maintenant à découvrir Bahrain guidé par Olivier, l’attaché culturel.

Puis, cette nuit, je décolle et mardi matin je serai à nouveau parisien.

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15 mars 2008

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Brueghel

Brueghel l'ancien, La parabole des aveugles

Samedi

J’ai reçu hier soir, sur un beau papier officiel, l’autorisation que je demandais depuis un an pour visiter l’intérieur du Parlement de Louis Kahn (photo ci-dessous).

Demain, à 10 heures, à l’heure de la messe je me promènerai dans ce beau vaisseau mystique.

Je ne pourrai rien vous montrer, car même les anciens collaborateurs de Louis Kahn n’ont pas le droit de prendre des photos.

La fin du séjour commence à approcher.

A midi je suis invité à déjeuner chez le fils de Sharmeen et Adil Husain, et avant cela je veux faire une séance de photo avec le chauffeur de Jacques dans le jardin. Ce soir je vais dîner avec la prof de piano, Nava, et Apurba.

J’ai arrêté le dernier blog, au moment de me promener dans Dhaka avec quatre de mes étudiants.

lIs m’ont conduit dans une partie de Dhaka que je ne connaissais pas, dans le centre ; le quartier des universités. C’est un beau quartier colonial, avec de larges avenues, des jardins, des villas blanches et pas de voitures. Ca m’a fait penser à New Delhi.

Sur les places il y a différents monuments qui commémorent l’indépendance du Bangladesh, la lutte pour la langue bengali contre les Pakistanais… On voit seulement des cyclo-pousse descendre les larges avenues et toujours sur les trottoirs et les esplanades le peuple du sous-continent. Les familles, les infirmes, avec des images incroyables ; des files de vieux aveugles en turban et Longhi, les uns derrière les autres, la main posée sur l’épaule de celui qui les précède, et en tête de ce cortège un petit garçon de six ou sept ans qui les conduit en chantant comme une chenille sous les vols de corbeaux.

Brueghel a peint un cortège très semblable, dans le Moyen-âge flamand.

C’était drôle de se promener avec ces quatre étudiants qui ont entre 20 et 21 ans. Ils ont toujours peur pour moi et font barrage de leurs corps, contre les véhicules, ou lorsqu’un lépreux s’approche calmement… lorsqu’ils ont compris que je m’arrangeais très bien de tout ça ils se sont détendus.

En fin d’après-midi ils m’ont conduit dans une petite mosquée très ancienne, c’était l’heure des ablutions et de la prière, et là aussi je me suis retrouvé projeté dans un passé lointain et immobile avec ces belles figures blanches posées face au soleil couchant pendant que chante l’appel à la prière.

L’Islam dans ce qu’il a de plus beau, la permanence et l’abstraction à l’état pur comme j’ai pu le goûter ailleurs, dans certains jardins d’Ispahan ou de Shiraz.

Ils m’ont reconduit à l’exposition, où m’attendait la journaliste évoquée dans le dernier blog.

Dans le milieu de l’Art, ce type de personnages existent à l’identique sans aucune relation avec la société où ils vivent. On peut rencontrer ces mêmes figures, au Japon, à Paris, Berlin, New-York, Shanghaï, Téhéran ou Le Caire.

C’est une vielle  dame qui fait autorité au Bangladesh pour ce qui est de la culture.

Elle a eu une vie paraît-il épique, liée à l’histoire de la partition, l’indépendance etc.

Elle ressemble à Simone Signoret dans « le chat », elle portait un sari rose, et elle pose des questions avec un air mal-aimable et bougon pendant qu’un jeune homme porte son sac, tourne ses pages, allume ses cigarettes et son micro.

Je la soupçonne d’être très gentille dans le fond.

Avec l’âge, elle semble avoir mis au point une technique pour questionner, cette technique se résume en un enchaînement de Why ? même lorsqu’on semble avoir répondu au pourquoi de chaque chose… C’est finalement pas mal car elle m’a fait dire plein de choses.

Elle a choisit pour illustrer sa page sur mon expo, trois portraits : Les enfants (Paris), le Roi de Thaïlande et le portrait de Duras. Cette journaliste a décidément du nez.

J’ai enchaîné avec une interview pour la télévision. Curieusement ils sont très pro et ne font pas du tout tiers monde comme on pourrait l’imaginer dans ce pays. Ils filment pendant une heure, font répéter l’interview, posent des questions justes et refusent les dossiers de presse.

Les vrais journalistes du tiers monde sont ceux que je rencontre à Paris depuis le début de ma carrière, à l’exception de deux d’entre eux qui se sont déplaçés dans les expositions (urbanisme et le journal de l’art), ils se contentent de recopier en ajoutant des fautes de sens, de grammaire et d'orthogaphe le dossier de presse que j’ai rédigé moi-même et montrent sans complexe qu’ils se moquent éperdument des œuvres et de l’artiste, et qu’on doit s’estimer bien content d’être cités dans leur journal.

Après le cours, je suis allé à la soirée « boite de nuit », j’y ai rencontré une indienne de Bénarès née à Chamonix ( !), et son copain bengali qui m’a fait éclater de rire toute la soirée.

Ricky (l’étudiant que j’appelle le body-builder en photo au dessus) m’a raconté sa vie, très intéressante, et j’ai un peu compris pourquoi il ne ressemble pas aux autres, ici. De famille hindoue convertie au catholicisme, élevé par sa mère infirmière, il a grandit de 5 ans à 10 ans en Ecosse. Il m’a fait rire et m’a inspiré de la compassion lorsqu’il m’a dit, on est 0,0… % de catholiques ici, et je ne peux toucher ni une fille musulmane, ni une hindoue, ni une bouddhiste… alors je me contente de les regarder.

C’est pour ça, je pense, qu’il fait du body-building.

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Je reviens de déjeuner, j’étais invité chez le fils et la belle fille de Sharmeen et Adil. Ces moments sont très intéressants pour moi car ils me permettent de comprendre les détails que je ne comprendrais pas autrement. Chez Adil et Sharmeen c’est très art contemporain, design Le Corbusier et whisky… chez leurs enfants c’est différent.

lls vivent dans un grand appartement face au lac de Dhaka, avec à l’intérieur une immense volière de plusieurs dizaines de perruches de toutes les couleurs.

Mais ce qui est très intéressant, c’est qu’ils m’ont expliqué qu’ils avaient décidé pour que leurs enfants grandissent mieux, de ne pas s’isoler tous les quatre et de vivre avec le frère de sa femme, son épouse et ses deux filles, et avec les parents de sa femme.

Avec tous les domestiques, il doit bien y avoir 15 personnes dans cet appartement.

J’ai donc déjeuné avec cette grande famille, le grand-père ressemble à Victor Hugo, avec une grande barbe et il est photographe pour l’agence Reuters.

J’ai beaucoup aimé son arrivée à midi, en robe blanche immaculée avec les appareils photo en bandoulière… la grand-mère me faisait penser à la mère de Parimala, et lorsqu’elle a eut mon catalogue dans les mains, elle est restée à détailler chaque image dix minutes. Visiblement cette dame en sari savait lire une image.

Ces gens nous ressemblent beaucoup et en même temps ils sont très éloignés de nous.

Ils sont comme nous mais vivent différemment. Ce qui m’intéresse beaucoup c’est la patience et la bonne humeur qui les relient tous. Chacun a ses occupations, indépendamment mais de façon organique avec les autres.

Il y a de la vie dans cette maison avec les perruches qui chantent, les poissons dans les aquariums, les enfants qui deambulent calmement, les personnes qui dorment dans les chambres et discutent assises sur les canapés en buvant du jus de mangue.

J’aime bien aussi ces femmes modernes en sari vert clair et sandales dorées… elles ne ressemblent pas à des hommes, elles ne sont pas dans la lutte pour l’égalité et pourtant elles semblent libres et parfaitement à l’aise avec elle-mêmes.

Je ne dis pas que c’est mieux, mais ça me plait plus.

Posté par Pascal à 11:14 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

13 mars 2008

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Hier après-midi lorsque je suis sorti vers 14 heures j’ai demandé au cyclo-pousse de m’emmener au Musée National.

Il faisait chaud avec une légère brise, et le ciel était découvert. Pas tant qu’on soit en période de mousson mais la pollution est telle que l’on voit rarement le bleu du ciel.

Nous avons tourné dans des rues, traversé des marchés avec des passerelles métalliques rouillées au dessus, des camions qui déversaient des poulets par milliers, des chèvres, des colis de toutes sortes… puis il m’a posé devant l’entrée d’un grand centre commercial.

Ce cyclo-pousse avait du lire dans mon esprit, je lui avait juste indiqué le Musée pour donner un but à ma sortie.

Je dis souvent qu’en voyage j’applique la loi du Tao et qu’il faut « suivre comme l’eau, la voie de moindre résistance ».

Au lieu de visiter le Musée donc, je me suis dit que j’allais visiter le centre commercial.

C’était un centre commercial très spécialisé. Au rez-de-chaussée ils ne vendaient que des ceintures et des poupées, au premier étage des saris, et au deuxième des chemises et des kurta.

Alors je me suis acheté une ceinture et un bracelet pour ma montre au rez-de-chaussée, au premier je voulais acheter des saris mais je me suis demandé ce que j’en ferai à Paris, et au deuxième je me suis acheté une fausse chemise Versace très excentrique, à rayures, turquoise et violet, (je ne suis pas sûr de pouvoir la porter à Paris), une plus sobre, puis une magnifique kurta noire et un pantalon.

Si je ne mets jamais les pieds dans un centre commercial en Europe, au Bangladesh ça m’amuse. Déjà parce-que les prix sont tels qu’ils correspondent facilement à mon budget, et puis c’est très ludique. On s’assied dans la boutique devant un thé, et ce sont les vendeurs qui essayent les chemises qu’on choisit en vantant les coloris, la coupe et la qualité du tissus pour qu’on n’ait pas à se fatiguer. Ensuite vient le moment du marchandage et c’est un moment très agréable où il faut obtenir ce que l’on veut en inspirant de la sympathie au vendeur et réciproquement, ce qui est très facile ici.

Après cette frénésie de consommation, je me suis mis en tête de photographier les mannequins postés devant les boutiques. En quelques minutes il y avait un attroupement de vingt personnes qui m’accompagnaient, deux policiers compris, pour incliner le mannequin comme je le souhaitais, sortir ceux qui étaient dans les vitrines, diriger les éclairages, porter les sacs de mes achats, empiler des tabourets pour que je pose mon appareil photo pour les prises de vues sans flash.

Je ne vais pas faire un paragraphe tous les jours sur la gentillesse des bangladais, mais cette gentillesse me surprend à chaque seconde.

Je suis revenu dans les rues encombrées jusqu’à mon hôtel, j’ai enfilé ma nouvelle chemise versace car hier soir j’étais invité au Club canadien pour une grande réception pour la francophonie avec les expatriés, les diplomates etc.

Nous nous y sommes rendus avec Jacques, l’attaché culturel. Nous avons exactement le même âge et nous entendons très bien. La voiture est passée devant le Parlement de Louis Kahn, immatériel et posé comme une soucoupe volante dans la nuit de Dhaka. (photo au dessus).

Nous avons pris les apéritifs sur la pelouse autour de la piscine, puis nous avons mangé des spécialités, suisses, québécoises, marocaines, vietnamiennes sur les tables installées sur les cours de tennis.

C’était assez comique toutes ces délégations étrangères, dans la nuit bengali pendant que sortaient de la sono les dernières chansons françaises.

Je me suis installé à une table d’artistes bengali. Nous avons parlé d’art et de pâtisserie, et les artistes à ma table m’ont avoué qu’ils mangeaient eux-même 5 à 6 pâtisseries par jour. L’un d’eux m’a dit « c’est parce-que les artistes ont besoin de beaucoup d’énergie pour inventer des choses », il doit avoir raison.

Ce qui m’amusait c’était de voir ces petits groupes d’étrangers chacun avec leurs caractéristiques. Les bengalis élégants, retenus et amusés, les français avec leurs yeux bleus et leurs barbes de trois jours qui renversent les verres par maladresse, les françaises toutes minces et très bavardes, les québécois qui aiment les kermesses et qui faisaient des tirages au sort en français devant un public qui ne comprenait pas un mot, les égyptiens avec les femmes en turban léopard (les seules d’ailleurs de l’assemblée). J’y ai rencontré un certain nombre de français qui ont décroché de l’Europe, ont acheté des maison en Inde ou au Bangladesh. Je les observe avec beaucoup d’attention, pour me guider car il n’est pas impossible que je fasse comme eux un jour.

Souvent les français que je rencontre à l’étranger m’inspirent de la sympathie, ils sont souvent curieux, attentifs… ils me font penser à des élèves appliqués et idéalistes plein de bonne volonté bien qu’un peu maladroits. J’en fait partie j’imagine.

Souvent ces français savent intuitivement comme je le pense, que notre société ne peut pas leur apporter ce qu’ils désirent.

C’est comme si l’Europe après avoir inventé des choses très belles, la liberté, dont nous bénéficions chaque jour pour ce qui est de la plupart de nos choix, était arrivée au bout de sa logique.

Cette liberté nous ouvre un grand champ libre et nous permet d’imaginer ce que nous voulons, on peut faire le travail que l’on veut sans distinction de classe,  avoir ou ne pas avoir de religion, changer de vie plusieurs fois dans sa vie, avoir la sexualité que l’on souhaite et en changer aussi souvent qu’on le souhaite, fonder ou ne pas fonder une famille…

Mais, qu’y a-t-il après la liberté ?

Une fois qu’on s’est libéré de tout et de tout le monde on est seul, donc incapable d'imagination et de partage.

Cette solitude ne nous permet plus de nous construire.

Car lorsqu'on est seul, on ne se construit pas on se préserve.

On ne peut plus ni donner ni recevoir, on emploie toute son énergie à se préserver.

Car on est en danger.

Sumadri me disait à ce propos, lorsqu’on veut obtenir quelque chose de nouveau il faut accepter de perdre quelque chose d’aussi important.

Cette liberté acquise me semble, d’ici, avoir un prix tres élvevé.

Depuis des millénaires, aucune civilisation n’a eu la folie avant nous d’imaginer que l’être humain pouvait vivre seul. Je cite souvent ce chiffre : à Paris aujourd'hui 1 appartement sur 2 est occupé par une personne seule.

Voilà pourquoi, me semble-t-il, on se supporte si mal et on n’est si peu capables de se parler et de s’ouvrir à l’autre. C’est qu’on pense qu’on est en danger. Et on a raison de le penser car on est réellement en danger.

Peut-être que tout cela est mal pensé, je n’en sais rien,  mais c’est ce que je ressens, et cela occupe beaucoup mes pensées depuis que je suis ici, car il va falloir que je réfléchisse dans les temps à venir à ce que j’accepte de perdre et ce que je veux gagner pour avoir une vie qui respecte même imparfaitement les valeurs qui me semblent donner du sens à ce bref passage sur la terre.

En tout cas essayer de combattre les chimères des libertés proposées par l’occident, pour ne pas passer une existence à se préserver car, il me semble qu’on a mieux à faire.

C’est ce que m’enseignent les indiens depuis bientôt dix ans que je viens les voir pour mieux respirer.

Je viens de recevoir un appel de l’attaché culturel car la journaliste du Daily Star, veut m’interroger dans le café à 17 heures. Je l’ai croisée hier, elle ressemble à la journaliste du tableau d’Otto Dix, la journaliste Von Harden …en sari. Il paraît qu’elle est très bizarre mais intelligente. Ca ne m’étonne pas.En attendant je vais me promener dans Dhaka avec quelques étudiants et ce soir je suis invité en boîte de nuit.

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11 mars 2008

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Trois jours que je n’ai pas réactualisé le blog.

Durant ces trois jours ce n’est pas tant que j’ai été surchargé comme à Chittagong, mais plutôt que j’essayais de trouver mes marques. Changement de contexte, de ville, de rythme et de personnes…

Le rythme de Dhaka est plus électrique, par contre à Chittagong les cours, dîners, conférences, rendez-vous avec les imprimeurs, préparation des deux expositions et apéritifs s’enchaînaient sans me laisser une minute de flottement, ici le rythme est différent, les expositions sont accrochées, je dispose du début de journée pour faire ce que je veux, puis les cours sont rassemblés le soir.

Le rituel des dîners avec Sten et Roopam et des déjeuners avec Sumadri et tout ce que nous échangions m’ont manqué en arrivant à Dhaka.


Le premier jour je me disais je crois que Dhaka ne me plait pas. C’était bien sûr faux, c’est seulement que mon corps était à Dhaka et mon esprit encore à Chittagong.

Pendant ces deux trois jours je lisais Pessoa dans ma chambre et je me promenais dans le jardin avant de rejoindre la bibliothèque en fin d’après-midi pour mes cours.

Après le petit-déjeuner je vais voir les carpes chinoises et les perruches dans le jardin.

Cette pension a quelque chose du Fairlawn à Calcutta, en beaucoup plus récent. Mais la jardin de dahlias et d’œillets d’Inde, les murs peints en vert, les pots de fleurs en file indienne, me rappellent le Fairlawn. Nous sommes peu de pensionnaires, un chinois qui fait du business informatique, une anglaise qui travaille dans une Ong, un bangladais de Los Angeles avec sa maîtresse anglaise.

Hier matin j’ai pris mon petit déjeuner avec le jeune chinois. Il est de Hangzhou, je lui ai dit que j’y avais passé un 25 décembre face au lac, il était très étonné.

Il portait un beau T-shirt bleu avec écrit en strass sur un dessin de montagnes  "Chamonix Suisse" ; je lui ai dit que Chamonix n’était pas en Suisse. Il m’a répondu je l’ai acheté ici, ils ont du se tromper…
Ca m’a fait rire car c’est la folie des bengali pour la Suisse qui les aura rendu peu regardant sur la vérité. Et puis c’est joli, "Chamonix / Suisse" en strass.

Le premier pays qu’ils rêvent de visiter, où la bourgeoisie passe ses voyages de noces, ou bien dont on offre le voyage à un vieux monsieur pour qu’il le voit avant de mourir c’est la Suisse

C’est l’anti-thèse et le fantasme exotique du Bengale, peu de monde, tout fonctionne comme un mécanisme d’horloge, l’air est frais, tout est net et calculé.

Samedi j’ai accroché l’exposition, 24 images. Dimanche après-midi c’était l’inauguration en même temps qu’une conférence de presse des ambassadeurs des pays francophones.

Je n’avais jamais eu 5 Ambassadeurs en même temps à un vernissage, il y avait le Vietnam, le Canada, le Maroc, la Suisse et l’Egypte. L’ambassadeur égyptien ressemblait à Obama.

J’ai fait une visite commentée pour l’ambassadeur de France, et l’attaché culturel m’a rapporté hier que lors d’une réunion l’ambassadeur content de mon travail au Bangladesh avait dit qu’il fallait absolument que je revienne. Ce à quoi j’ai dit Oui ! avant même que la phrase soit terminée.

J’ai d’ailleurs dit à tout le monde en partant de Chittagong à l’an prochain au mois de mars !

J’ai enchaîné tout de suite après le vernissage avec mon premier cours dans la bibliothèque.

Nouveaux étudiants, nouveaux yeux noirs en amande qui me fixent silencieusement.

Ce qui est troublant c’est leur anxiété, et à quel point ils prennent à cœur tout ce que je dis, ils ont très peur et je passe beaucoup de temps à essayer de les détendre.


Hier soir, j’ai terminé le cours à 21 heures. Puis, j’ai discuté une petite heure sous la véranda de l’Alliance avec différentes personnes ; lorsque je suis sorti dans la rue noire pour prendre un cyclo-pousse j’ai vu dans l’ombre un étudiant qui m’attendait depuis une heure dans le vacarme de la rue.

Cet étudiant est amusant, c’est un petit body-builder avec des yeux étirés de bouddha, à la fois très sérieux et réveillé. Il m’attendait, gravement, pour me demander si je n’avais pas trouvé son projet d’autoportrait trop enfantin.

Il veut se représenter mi-ange, mi-démon à partir d’un tableau de Burne-Jones. Je l’ai rassuré et lui ai donné quelques idées.

En partant, il m’a dit que si j’avais besoin d’un assistant il se rendrait aussi disponible que je le souhaiterais, et que si j’avais besoin d’autres assistants il pouvait m’en trouver 5 ou 6 autres très sérieux.

Cette gentillesse et cette disponibilité est déconcertante.

Hier donc, après ces trois jours à lire à l’Ambrosia je me suis dit que j’allais un peu me promener dans les rues. Je me suis d’abord arrêté dans un salon de thé pour manger une pizza et 5 gâteaux bengali et j’ai parlé avec mon voisin de table d’une grande gentillesse.

En une seconde, on est empoigné par la vie qui coule dans la rue.

Les trottoirs sont défoncés ou inexistants, il y a des trous de 2 mètres de profondeur au milieu de la chaussée, des gens qui dorment, d’autres qui glissent en cyclo, d’autres devant leur étalage à même le sol, mais ce qui est incroyable ce sont les sourires.

C’est un lieu commun de dire ça, et ça paraît toujours un peu idiot quand on entend dans ces pays ils ont des sourires magnifiques ! Ces sourires pour moi sont irréels, ils ne sont même pas magnifiques, je me demande d’où ils viennent, quel chemin ils ont pris avant de s’épanouir lentement sur le visage avec cette légère inclinaison de la tête.

Je répète souvent la phrase de Pasolini qui dit, ce ne sont pas des sourires de joie, ce sont des sourires de douceur.

En tout cas, cette tendresse est désarmante, en une seconde j’étais bien à Dhaka et je n’avais envie d’être nulle part ailleurs.

La foule est calme, fluide avec des gestes et des postures sublimes. J’ai l’impression de regarder les bas-relief des temples. Je détaille les drapés des Longhi, des saris, leurs motifs, les gestes sinueux des mains pour les réajuster…

Sur ma route je me suis posté sur une petite borne de béton à l’angle d’une rue.

Des centaines de cyclo-pousse se suivaient avec leurs passagers et prenaient le virage dans un tourbillon ininterrompu. Cette danse de cyclopousse avec seulement le bruit des clochettes et des roues me donnait le vertige.

La lumière était basse, car c’était la fin de journée et un gros soleil rouge perçait les nuages de pollution mais j’ai quand même sorti mon appareil pour essayer de capter dans le flou de la lumière descendante quelques fragments de cette danse hypnotisante.

J’y suis resté une heure, fasciné par le spectacle qui se déroulait devant mes yeux.


Après le cours, je suis allé dîner avec Apurba, un jeune etudiant de Chittagong qui travaille maintenant à l’Ambassade de France et que j’avais croisé l’annee derniere (il connaît la France car lors d’un concours de chant, il a gagné un voyage en Corse en 2007) et son professeur de piano.

Son professeur de piano, est une jeune femme qui doit avoir un peu plus de 30 ans, celibataire et très drôle. Elle aime Fauré, a appris le piano avec une coréenne et est très volubile, et atypique pour ici. Quoique… Elle fait partie de ces femmes qui en Inde et au Bangladesh vivent très librement. Je trouve qu’il y en a finalement pas mal.

J’ai mangé une somptueuse langouste que j’ai photographié avant de l’avaler. Ont suivi des patisseries bengali… et lorsque j’ai vu la note à la fin du repas je n’y croyais pas : 500 taka, l’équivalent de 5 euros, pour les trois repas!
Lachaleur de l'été monte chaque jour un peu plus. Je vais visiter des galeries d'art cet après-midi et j'essayerai les jours suivants, maintenant que la transition est faite, d'être plus assidu avec le blog!


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08 mars 2008

Dhaka

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image Wahid Adnan

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image Wahid Adnan

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image Syed Md. Rabiul Islam

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image/ Jasmin Akhter

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image/ Jasmin Akhter

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Munch: Le cri

Rousseau
Le Douanier Rousseau


ArifujjamanChowdhury

image Arifujjaman Chowdhury

ArifujjamanChowdhury2

image Arifujjaman Chowdhury

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Egon Shiele et Frida Kahlo, selfportraits

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photo Wahid Adnan

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l ecole et le village

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route

J’ai quitté hier soir Chittagong, à 20h30 sur Best Air pour Dhaka.

Depuis un an trois nouvelles compagnies d’aviation ont ouvert des lignes au Bangladesh ; l’année dernière j’avais volé dans une machine qui semblait avoir été inventée par Jules Verne, cette année c’était un Boeing 737 neuf, avec des hôtesses chics en pantalon, blazer et escarpins rouges écarlates…
Depuis 48 heures, j’ai l’impression qu’il s’est passé 3 mois !

Je suis arrivé à Chittagong, il y a exactement 15 jours, le teint gris, les yeux cernés, les joues creuses, j’en suis reparti hier avec 3 kg de plus, bronzé et avec un grand sentiment de plénitude.

Avant d’oublier, qu’est ce que je dois raconter ?

La soirée il y a trois jours chez D. al Mamun, un artiste, sa femme elle-même artiste et un autre couple d’artiste et de critique, en compagnie de Roopam et Sten.
L’appartement en haut d’une tour, magnifiquement décoré d’objets tribaux, de statues, de Dieux hindous, de ganymèdes birmans… me faisait penser avec ses grandes baies vitrées, ouvertes sur les lumières de Chittagong à l’appartement de La corde de Hitchcock à New York.

Le lendemain matin, avec Roopam et deux copines à elle, je me suis rendu à 1 heure de Chittagong dans une école ouverte par une américaine pour les enfants d’un village.
Le voyage en voiture était drôle, l’une des femmes, épouse d’un diplomate penjabi, intelligente, bourgeoise et superficielle parlait non-stop dans un anglais hyper rapide et toujours au bord de l’éclat de rire.

Je distinguais de cette avalanche de mots quelques bribes, de nombreuses fois les roupies… étaient citées, et une exclamation qui ponctuait presque toutes ses phrases « Can you imagine !!!».

Le plus burlesque a été à un moment où nous étions immobilisés à un feu rouge et où une armée de lépreux sont venus autour de la voiture… elle s’est exclamée avec emphase « Can you imagine …être dans cet état » de la même façon qu’elle décrivait les belles faïences exportées d’un appartement témoin qu’elle avait visité la veille…

A l’école, j’ai présenté le tableau du Roi de Thaïlande fraîchement encadré.
Je leur ai un peu raconté, comment j’avais fait ce tableau et leur ai demandé d’imaginer le portrait de la Reine, pour voir s’ils étaient plus forts que Pierre et Gilles !

C’était drôle de voir ces petits bengalis dans cette minuscule école High-Tech surplombant les rizières et les maisons rudimentaires du village.

Ils avaient de jolis vêtements colorés de grands yeux curieux, et de regarder leurs petites mains caramels dessiner le portrait de la Reine de Thaïlande m’a rappelé Bishnupur, il y a 4 ans.

J’ai enchaîné tout de suite avec le vernissage.
Les visiteurs étaient nombreux et tous les étudiants étaient là. J’étais aussi heureux qu’eux de ces 6 jours de création commune. Le résultat est expérimental mais la plupart n’avaient jamais touché un ordinateur avant. Ce n’est pas ça le plus important. Ce qui a été génial, qui semble les réjouir et qui me vaut peut-être leur reconnaissance c’est de les avoir poussé dans leurs retranchements pour libérer leur imagination.

Leurs yeux brillaient de plaisir et c’était très agréable à regarder.

Ils avaient tous des petits paquets et ils m’ont offert une multitude de cadeaux, des statuettes en terre cuite, un bouddha, des films, de nombreux disques, des reproductions de peinture… et un collage très drôle où on voit ma tête sur l’écran lumineux géant d’un carrefour de Chittagong.

Leur humour, leur gravité, leurs désirs et leur humanité y sont pour beaucoup dans ce sentiment de plénitude que je ressens aujourd’hui.

Ce qui y a été pour beaucoup aussi, et je ne veux pas m’étendre la-dessus (car je pense qu’il lit le blog !) c’est l’entente et l’harmonie parfaite professionnellement et amicalement que nous avons Sten et moi, sans parler des innombrables discussions et des fou rire le soir sur le balcon tous les trois avec Roopam.

J’ai adoré ces moments.

Le soir du vernissage Adil et Sharmeen Husain avaient organisé une soirée chez eux, dans leur somptueuse villa. On se croirait à Beverly-Hills, les corbeaux en plus.
Il y avait le consul de Russie, des hommes d’affaires, Rois de la crevette, de plantations de thé ou de mangues, et leurs épouses élégantes.

Tous ces gens me disaient « alors c’est vous que nous sommes venus voir ». Je ne le savais pas...

En France cela m’aurait ennuyé, à Chittagong ça me réjouit.

Les bengali sont comme les iraniens, ils ont beau être hommes d’affaires, ces hommes qui fument le cigare sur la véranda lorsqu’ils me parlent, m’entretiennent de littérature, de musique, de poésie, de la beauté des saisons, de leurs histoires d’amour passées…

Il y avait un couple avec qui j’ai longuement discuté. Lui était beau et costaud comme un bonhomme Michelin avec une voix de chanteur d’opéra, elle, élégante et pétillante, en sari, fumait le cigarillo.
Ca m’a fait rire, lorsqu’ils m’ont dit « viens on va discuter sur la balancelle c’est plus agréable de parler en se balançant ». J’adore ces détails.

Adil et Sharmeen, en me disant au revoir m’ont donné une belle lettre et m’ont offert, un  Longhi blanc et ce qu’on appelle ici un châle dans un magnifique tissu. Lorsqu’il fait frais dans le Bengale, les hommes enroulent autour de leur Kurta amidonnée une sorte de longue couverture légère dans laquelle ils se drapent. Cela leur donne des airs de princes babyloniens.

Le plus curieux, c’est que dans cette culture que j’ignorais il y a dix ans, je suis comme un poisson dans l’eau. Elle m’est plus naturelle et familière que celle d’où je viens. Je me sens à l’aise, et ce que ces bengali me renvoient et la façon dont ils m’ouvrent leur porte me montre qu’ils ont compris ça chez moi. J’en suis heureux et même un peu fier car je me reconnais et me découvre en eux.

La dernière journée à Chittagong a été calme. Avec Sumadri nous sommes allés manger des crevettes massala dans le jardin d’un restaurant en plein air.
Cette curieuse habitude de me faire des amis à Bombay, Chittagong ou Téhéran est embêtante, car on ne sait jamais quand, ou si, on va les retrouver.

Les moments partagés avec Sumadri vont me manquer comme ceux que je partage avec Parimala.
Mais avec Parimala nous avons réussit l’exploit de nous voir plusieurs fois par an ; avec Sumadri…
Nous avions beaucoup de mal à nous quitter. Au moment où nous allions nous dire au revoir il m’a entraîné dans une boutique où il m’a offert, la plus belle Kurta que je possède dorénavant, une kurta mordorée en soie tissée.
Il m’a raccompagné chez Sten, et nous étions silencieux dans cette lumière orangée de fin d’après-midi. Nous avons abrégé les adieux, et j’aime beaucoup cette façon qu’il a de m’appeler, Pascal dada, qui veut dire en bangla grand frère.

Roopam avait profité de la journée pour rédiger l’article sur mon travail qu’elle va adresser aux revues d’Art.
J’ai lu l’article : juste, intelligent et magnifiquement écrit, avec de très belles images littéraires.

Roopam, Sten et leur joli dalmatien m’ont accompagné à la nuit tombée à l’aéroport.
Je n’avais pas envie de quitter Chittagong comme une orange n’a pas envie de quitter l’arbre pour se retrouver au frigidaire.

Roopam et Sten, je sais que je vais les revoir à Paris dans quelques mois… et cette idée est agréable.
Pour Chittagong, Sumadri ou les étudiants je m’en remets au hasard de la vie et aux bonnes étoiles du Bengale.

Je suis depuis hier dans ma nouvelle maison.
Ambrosia Guest-House, une jolie villa fleurie au cœur du chaos de Dhaka.

Ma chambre est grande et agréable. J’ai rangé mes chemises et mes kurta repassées dans l’armoire et je me prépare au deuxième épisode de ce séjour.



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06 mars 2008

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Sanjoy Bikash Das

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Le Douanier Rousseau

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Faisal Azim

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Narcisse

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Le vernissage commence dans 5 minutes dans une belle lumiere orangee de fin d'apres-midi. Nous allons, manger des samosas, des biscuits et boire du The.

A demain.

Posté par Pascal à 11:56 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

05 mars 2008

LuckyBarua

Image: Lucky Barua

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Image: Lucky Barua

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Frida Kahlo: The little deer et Roots

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Sanjoy Bikash Das

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Dali: Portrait of Picasso

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Il y a à Chittagong un pincée d’étrangers.

Cela va du prêtre québécois, à Chittagong depuis quarante ans, de quelques évangélistes protestants, de trois ou quatre jeunes filles venues travailler dans les ONG. De l’équipe d’Afrique du sud de cricket de passage dans la ville pour une semaine… aux représentations diplomatiques, dont le consul russe qui emploie ses loisirs à la rédaction d’ouvrages sur la linguistique.

Hier, on parlait dans les journaux d’une réaction en chaîne des directeurs d’ONG qui venaient de s’enfuir avec les capitaux.

Il y a finalement de grandes chances qu’il n’y ait pas de paradis ou d’enfer après la mort, alors pourquoi pas voler l’argent des ONG. Mais je me disais en me couchant, quelle drôle d’idée de profiter de son court passage sur cette planète de cette façon.

Il y a aussi quelques photographes « comme moi ». Il y a deux jours une breve rencontre m'a amusé.

Au pied de l’ascenseur du seul restaurant chic de Chittagong je me suis retrouvé face à un photographe américain en bermuda, l’air soucieux, cheveux gris longs attachés par une élastique, énormes lunettes noires, et surtout un zoom comme je n’en n’avais jamais vu : 1 mètre cinquante de long et 50 cm de rayon.

Ce personnage avait certainement fait le voyage pour venir photographier les petits va-nu-pieds qui pataugent dans la boue avec des mouches autour des yeux. Pour bien distinguer les mouches il faut certes un très bon zoom.

Mais ce qui m’a fait rire c’est de me voir face à lui, avec mon petit appareil de touriste japonais, chemise repassée, venu photographier les danseuses et les écrivains bengali et tous ceux qui m’offrent en quantité incroyable dans cette ville des visages rayonnants.

Malgré un même visa de photographe pour le même pays, nous ne sommes, je pense, même pas dans le même système solaire.

Beaucoup d’agréables moments depuis 48 heures. Dîner nocturne avec Roopam et Sten dans un jardin avant hier soir, qui a précédé la recherche infructueuse pour boire un verre après minuit. Cette recherche et les personnes que nous avons rencontré sur notre route nous ont fait beaucoup rire.

Hier matin, je suis allé avec Sumadri rendre visite au Temple derrière l’Alliance.

Je raconte dans tous mes blogs en Inde combien ces Temples hindous me plaisent. Si je devais le redire ici je ne ferais que me répéter. Sumadri m’a présenté au prêtre à moitié dénudé au milieu des fumées d’encens et des masses de fleurs comme un grand connaisseur de l’hindouisme, ce qui est évidemment faux. Mais mon intérêt intuitif pour cette religion me la rend curieusement familière, plus que n’importe quelle autre.

Cela s’est confirmé quelques minutes après lorsque nous nous rendions chez Sumadri en cyclopousse.

Nous sommes entrés dans de minuscules ruelles, engorgées par les embouteillages de cyclo et dans un vacarme très napolitain. Une atmosphère joyeuse et vivante se dégageait de ces ruelles.

Je n’avais pas compris que nous étions dans un quartier presque exclusivement hindou.

A l’analyse ce qui est le plus frappant c’est qu’il y a dans la rue autant de femmes que d’hommes. Que les femmes et les hommes ont les mains, les chevilles, les poignets et le cou ornés de dizaines de bijoux. Et puis après ce sont des détails, les guirlandes de fleurs, les Dieux peints sur les murs, les pupilles éclairées par une douce folie…

J’ai apprécié que Sumadri m’invite chez lui. Encore plus touché de voir le portrait que j’avais réalisé de lui l’année dernière, encadré, trôner au dessus de son bureau, face à lui.

Son intérieur est comme je l’imaginais plein de livres et d’images. Il y a côte à côte à côte un portrait de Durga avec une portrait de « Jacqueline » de Picasso, des arlequins du même Picasso, et un Manet au dessus d’un portrait de Beethoven, une peinture de Tagore face au portrait de John Lennon.

Nous avons mangé un carton entier de pâtisseries bengali puis il a sorti un petit harmonium portatif en bois et il s’est mis à chanter. Ces mélodies dont je parle les jours précédents, ont quelque chose pour ceux qui ne les connaissent pas du fado portugais pour le chant et des accompagnements de Nico pour la musique.

Je sais que peu de personnes apprécient le son de cet instrument. Moi, accompagné de ces poèmes c’est quelque chose « qui me déchire l’âme » comme dit Sumadri en riant.

J’ai retrouvé Roopam pour aller m’acheter trois pantalons d’un seul coup au marché. Là aussi il faudrait que je décrive ces boutiques enchevêtrées avec 4 m2 au sol et onze personnes enchevêtrées au milieu des piles de linge.

La bonne humeur et l’humour des vendeurs est contagieuse.

J’ai juste eu le temps de me rendre dans une école pour donner une conférence aux professeurs d’Art. Au bout d’une heure et quart de conférence, à parler en faisant défiler mes images sur un écran, on a entendu Boom, et tout a été plongé dans le noir.

Alors, sans s’en préoccuper plus que ça, ils m’ont pris par la main dans le noir pour m’accompagner dans une salle à côté où nous avons bu le thé, et mangé de nouvelles pâtisseries bengali à la lueur des chandelles.

Après une nouvelle soirée à parler sur le balcon au 8 eme étage, je me suis offert ce matin une matinée calme. Cet après-midi, les étudiant et moi accrochons l’exposition, et c’est la première fois que le Portrait du Roi et des enfants vont être montrés.

Posté par Pascal à 10:27 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

03 mars 2008

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Anne de Henning, french reporter photographer in Bangladesh during the 1971 invasion

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L'affiche tiree par Dhaka

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Pour imaginer la densité humaine au Bangladesh ce n’est pas compliqué. Regardez où est la personne la plus proche de vous et imaginez entre cette personne et vous 20 bangladais.

C’est un calcul scientifique juste car ce sont exactement les chiffres : il y a 10 bangladais pour 1 français sur la même superficie.

Ca crée des situations visuelles qui me réjouissent. Lorsque je sortais sur la terrasse de la salle de cours pendant le workshop pour boire mon thé, je regardais cette marée humaine à un mètre de moi, dans la rue. Chaque détail me captive, les assemblages de marchandises et de passagers sur les cyclo-pousse, le vendeur de thé, avec 3 ouvriers suspendus au dessus de sa tête sur un pylône qui mangent des chapatis, les camionneurs endormis en masse sur leur roue de secours, et le défilé incessant des cyclo-pousse qui semblent transporter toutes les représentations de l’espèce humaine, le vieux musulman en robe blanche amidonnée aux  grappes d’écoliers en uniforme bleu, la bicyclette qui transporte 4 autres bicyclettes accrochées à son porte bagage…

J’ai l’impression que je ne me lasserai jamais de ces images, chaque détail de poignet avec les bracelets, les amulettes, ces pupilles noires et lumineuses, les yeux en amande mélancoliques, les dessins des longhis noués autour des hanches… cette façon bizarre de vivre et de circuler sur ce globe. Je m’y sens bien et par mimétisme retrouve tout ma fluidité et ce qu’il y a de plus vivant en moi.

Hier matin, 3 étudiants m’ont accompagné chez un vieux photographe qui colorise des photographies noir et blanc.

Ils me traitent comme Ganesh ; je suis très confus car je ne suis pas Ganesh !

Ils soufflent sur les fauteuils avant que je puisse m’asseoir, et c’est à peine si je peux tenir ma tasse de thé entre chaque gorgée… Ca ne les empêche pas d’être décontractés et de rire avec moi, mais ces formes de respect sont non répertoriées pour moi. C’était drôle de rouler en cyclopousse à l’ombre de ces capotes colorées dans les rues chaotiques de Chittagong avec mes étudiants.

C’est tellement différent de la ligne de métro St Denis Université.

A 13 heures nous avons dîné tous ensemble au restaurant. Repas très agréable avec ces étudiants qui chantent au dessert les chants tristes de Tagore avec des voix qui donnent des frissons. Heureusement, nous ne nous quittions pas définitivement après le repas, sinon tout le monde aurait pleuré comme à Bishnupur. J’apprécie aussi leur rire sur des choses très simples.Ca va être encore difficile de quitter tout ça en fin de semaine, et de repartir à 0 pour les 15 jours suivants à Dhaka.

Hier après-midi j’ai travaillé à l’Alliance.

A la nuit tombée nous sommes allés au marché où je me suis acheté des draps et des taies d’oreillers pour avoir un lit agréable à mon retour à Paris.

Avec Roopam, la femme de Sten nous avons décidé de préparer un article écrit par elle et avec mes images, pour les revues d’Art indiennes et une belle revue Bangladaise.

A l’apéritif, les verres remplis de whiskies, j’ai répondu à ses questions.

Roopam est originaire de Chandigarh, et a soutenu une maîtrise sur Céline à la Sorbonne.

Sumadri a raison lorsqu’il dit qu’elle est une grande intellectuelle… ça la fait sourire, mais ce qui est vrai c’est que plus c’est complexe et abstrait plus elle semble à l’aise.

Chacune de ses questions sollicitaient toute ma réflexion pour y répondre justement.

Selon mon interlocuteur, parfois, je répète les mêmes choses parce-que je sais qu’il s’en fou, ou, si je ne l’aime pas je dis n’importe quoi, des mensonges et tout ce qui me passe par la tête...

Mais parler avec quelqu’un d’intelligent c’est l’inverse, c’est un de mes plus grand plaisir, on a l’impression de prendre de la hauteur, de décoller du sol et de prendre de la vitesse.

Vers midi, aujourd’hui, Sumadri m’a emmené au marché où il m’a couvert de cadeaux puis nous sommes allés manger au restaurant. Nous avons parlé comme toujours de choses très drôles et de choses très tristes liées à l’Histoire du Bangladesh.

En revenant je regardais toutes ces têtes qui balancent et qui me plaisent, et je me disais qu’un jour peut-être tous ces gens allaient se jeter les uns sur les autres pour des raisons religieuses. J’espère que l’équilibre à peu près stable actuel va durer le plus possible, mais je ne me fais pas trop d’illusions sur ce genre de choses. Un jour il y aura des émeutes et des centaines de morts, et il n’y aura rien à faire que de se désoler que ce soit arrivé et de téléphoner aux personnes que je connais pour savoir s’ils sont vivants ou morts.

Cet après-midi avec Sanjoy, un des étudiants, je suis parti chercher dans un labo, des tirages des photographies d’Agnès au Havre pour mon prochain livre inspiré de « la Voix Humaine ». Ensuite il m’a conduit chez un vieux photographe qui colorise les photos à la main. Je ne suis pas du tout confiant dans le résultat mais l’expérience m’intéresse.

C’est lui qui s’est proposé pour m’accompagner et m’assister chaque fois que j’en ai besoin. Du coup je n’ai rien à faire. Il prend les photos, les roule, mets les élastiques, les transportent méticuleusement avec nous en cyclopousse, marchande, va me chercher des chaises, du thé… renégocie la course suivante en cyclopousse, me demande de quelle couleur était le déshabillé d’Agnès sur la photo et rempli des pages d’indications colorimétriques en bengali pour traduire mes désirs pendant que je regarde le spectacle de la rue.

J’ai l’impression d’être comme dans le reportage de Benoît Jacquot, lorsqu’Andrée Putman construit et déconstruit la maison de BHL à Tanger en marchant et en parlant « pour retrouver l’émotion », pendant que ceux qui l’accompagnent traduisent ses paroles, en chiffres, mètres, textures…

En tout cas c’est très agréable et beaucoup mieux pour le travail, car je n’ai pas à me concentrer sur des choses que je ne sais pas faire.

Retour à l’Alliance dans une bibliothèque pleine de belles étudiantes et de beaux étudiants qui lisent l’Express, la vie de Coco Chanel et empruntent des films allant de Pierrot le fou, aux derniers dvd français sortis le mois dernier.

Posté par Pascal à 15:23 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

02 mars 2008

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ma chambre dans les Banderban (interieur et exterieur)

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Les Mro

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Retour à Chittagong après deux jours dans les Banderban, la région la plus au sud du Bangladesh, à la frontière avec la Birmanie, dans les montagnes.

C’est un Bangladesh que je ne connaissais pas, rural, tribal, avec des populations bouddhistes… animistes ? …

Le paysage est beau avec des bananiers qui dévalent les pentes, des bougainvilliers, des rivières où ils se baignent, se lavent et naviguent.

Nous avons du demander une autorisation pour pénétrer dans les Banderban, car les populations tribales ont enlevé deux étrangers il y a quelques années.

Aujourd’hui il me semble que c’est plutôt un prétexte pour contrôler ces populations par l’armée, plutôt qu’un risque réel.

Après le poste frontière nous sommes arrivés, sur la colline où nous avons parlé, mangé, bu, beaucoup ri, parlé, et dormi durant ces deux jours.

Nos chambres étaient des superbes paillotes sur pilotis que l’on voit au dessus en photo.

Lorsque je suis entré vers 11 heures dans ma chambre pour me coucher, et que j’ai éteint les lumières j’ai eu l’impression de flotter.

Tout est en fines lamelles de bambou, entrelacées, souples : le sol, les murs, le plafond, la terrasse… c’est moelleux et ça bouge doucement. Mais le plus envoûtant, c’est lorsqu’on se glisse dans les draps sous la moustiquaire.

La lumière de la lune pénètre par les interstices, au dessus, au dessous, et des quatre côtés, et ces reflets lumineux viennent eux même danser sur la paroi des moustiquaires ; j’avais l’impression de flotter dans le firmament et je me suis réveillé plusieurs fois pour savourer le spectacle.

J’imaginais la nuit dans la jungle bruyante et peuplée de bruits d’animaux, au contraire c’était silencieux jusqu’à l’aube où les oiseaux se sont mis à chanter.

Le premier après-midi nous l’avons passé dans un temple bouddhiste avec des moines qui déambulaient autour de leur stupa dorée enfouie dans la jungle. Je raffole de l’harmonie et de la paix qui ce dégagent de ces lieux.

Nous avons continué en glissant en bateau sur la rivière au milieu des autres bateaux, des villageois qui ne nous quittaient pas des yeux, et des enfants qui s’étaient rassemblés, enchantés, pour regarder le spectacle rare semble-t-il de trois étrangers sur leur rivière.

Le paysage était calme, j’avais l’impression d’être une petite figurine parmi une multitude d’autres, comme dans un paysage de Poussin.

Ce matin nous sommes montés en jeep, escortés par trois policiers Bangladais (ça nous était imposé) vers les villages Mro.

Nous avons longtemps roulé sur une piste, nous avons passé deux postes surveillés par l’armée qui nous demandait de quel pays nous étions. Après leur avoir répondu, ils réfléchissaient quelques secondes, puis balançaient la tête en disant ok, comme si c’était une décision qui tenait à un fil.

Après une heure de route nous sommes descendus à pied, sur un sentier à flanc de montagne vers l’un des villages Mro.

Etrange atmosphère avec ces Mro enturbannés et silencieux qui marchent une machette à la main, ces pères qui portent leurs enfants sur le dos, ces femmes torse nu, ces maisons de bambou sur pilotis, ces yeux en amande… et ces trois policiers affables, mais qui nous surveillaient.

Je me demandais qui surveillait qui. Les policiers surveillaient les Mro ou nous surveillaient-ils nous ?

Je pense que malgré les machettes et leurs mœurs tribales ces Mro sont tout à fait inoffensifs et même très fréquentables, mais que les bangladais veulent les tenir sous contrôle car ils les embêtent.

Et ce qu’ils ne veulent surtout pas c’est que nous communiquions avec eux.

J’ai surpris quelques esquisses de sourires chez les Mro lorsque nous étions hors du champs de vision des policiers.

Quoi qu’il en soit je trouve ça incroyable de les voir vivre dans cette jungle à la frontière de la Birmanie et du Bangladesh, de cette façon au XXI ème siècle. Chaque détail semble être le même depuis l’éternité, la vielle femme assise à la fenêtre de bambou, une pipe d’argile à la main, les bracelets aux chevilles et le long des bras des enfants et des femmes, les hommes accroupis qui répètent la même technique de construction depuis des siècles sous le même soleil, suivant le même cycle de saisons, les femmes qui portent des fruits et du bois dans leur hôte tressée, les cochons qui dorment à l’ombre des pilotis.

Après un long moment dans le village à observer ces minuscules détails nous sommes remontés vers la piste sous un soleil de plomb.

Nous nous sommes arrêtés sur un minuscule marché ou j’ai acheté un plaid tissé pour les nuits parisiennes, puis nous sommes arrêtés dans un village récemment converti au protestantisme par de « généreux » américains missionnaires.

Ces même américains missionnaires qui nous ont donné un spectacle inquiétant la veille au soir sur la terrasse où nous attendions leur départ pour savourer à nouveau le calme du paysage qui se déployait sous nos yeux, avec les bananiers, la brume, les stupas qui s’enfonçaient dans la nuit.

Il est plus d’une heure du matin et demain le travail recommence, avec les imprimeurs…

Puis à 13 heures les étudiants nous invitent, Roopam, Sten et moi au restaurant !

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29 février 2008

workshopweb

De haut en bas et de gch à dte : Sumadri, Jewel, Arifujjaman, Jasmin, Lusifer, moi-même, Lucky, Sawrna, Faisal, Adnan, Sanjoy.

Si je devais noter et écrire toutes les réflexions qui me passent par la tête minute par minute il me faudrait 60 pages. Demain nous nous réveillons à 6 heures et il est déjà tard.

Je vais me consacrer sur l’essentiel et évoquer : la fin du workshop ce soir, le dîner d’hier soir, le contenu de mes conversations avec Sumadri, le départ demain matin pour la jungle.

Je suis obligé de laisser de côté malheureusement, mes conversations avec les artistes que je rencontre ou qui me rendent visite, une multitude de détails qui ont du sens et toute les fractions de secondes que je voudrais retenir et qui défilent devant mes yeux lorsque je suis dans la rue.

Le workshop s’est terminé ce soir, 6 jours intenses avec des étudiants des Beaux-Arts et en photographie à l’Université ; dévorants mais superbes de délicatesse.

Au début ils étaient figés et se parlaient à peine, puis au fur et à mesure, ça s’est transformé en une ruche fébrile où j’ai eu l’impression de me faire dévorer par leur désir de connaissances et de création qui m’a réjouit.

Les derniers jours ils abandonnaient les deux heures de lunch pour continuer, et à la nuit tombée j’étais obligé une heure après la fin du workshop de les menacer de fermer la porte pour les faire sortir, ils finissaient par sortir pour venir me retrouver à la bibliothèque.

Je ne sais pas si le résultat qui va être exposé est à la hauteur de l’expérience mais j’ai l’impression que nous ressortons de ces six jours complètement rassasiés d’échanges de toutes sortes. Je montrerai les jours suivants quelques images sorties de leurs esprits compliqués et loufoques de bengali. Notre confiance mutuelle et nos communications en anglais-franco-bengali étaient intuitives et magiques.

J’ai toujours peur d’écrire ce genre de choses, je me dis que vu de loin, hors du contexte, ça pourrait paraître mièvre et sentimental, deux choses qui m’intéressent peu, mais cela à plutôt à voir avec un réel échange artistique et humain ce qui est pour moi l’inverse exact de la mièvrerie.

J’aime leur esprit, comme j’aime l’esprit bengali et l’esprit de l’Inde en général.

J’écrivais il y a quelques jours dans une préface que c’était pour moi le plus haut degré de ce qu’une civilisation peut offrir. Savoir qu’au dedans de soi et au dehors il y a un mystère.

Je suis incapable de déceler où cela se passe.

Je ne passe pas mes journées à être enthousiaste, bien au contraire, c’est le seul endroit sur ce globe où je me sente normal, calme, apaisé, égal, généreux, serein…où tout me plait et où je me sente très simplement bien.

Je rencontre toujours de « mauvais esprits », qui me démontrent que dans ce monde que j’aime tant il y a des choses horribles qui se passent… je le sais.

Comme je sais que notre propre société enfante en masse des esprits et des âmes malades bien aussi monstrueux.

Je me moque de ma subjectivité, ce qui m’intéresse c’est ce que je partage ici. D’autant que je n’ai jamais eu l’impression que mon manque de discours politiques sur leurs problèmes économiques ou sociaux ne m’éloigne d’eux, bien au contraire.

Tous les jours je déjeune avec Sumadri, et comme si nous savions que le temps que nous avons pour échanger est compté nous parlons sans cesse, allant directement à l’essentiel.

Tant sur nos vies personnelles que sur la civilisation respective où, par hasard, nous sommes nés.

Aujourd’hui dans la rue nous avons rencontré un Bahul.

Il s’est mis à évoquer ce qu’est un Bahul ; et ça c’est un fragment de réponse pour l’attrait que m’inspire cette civilisation.

Ce sont ce que nous appelions nous des troubadours ou des ménestrels.

Ils sortent du système des castes dont ils ne sont pas tenus de respecter les règles, ils chantent et écrivent des poèmes et se déplacent sans cesse.

Leurs chants que j’ai entendus sont d’une force émotionnelle intense.

Ils ne procréaient pas, ils boivent et se droguent et tentent toute leur vie de maîtriser et de se détacher de leurs pulsions sexuelles qui les aliènent.

Tout cela est intéressant, mais ce qui m’a particulièrement intéressé c’est leur notion du divin.

Ils peuvent changer de religion et pratiquer ce qu’ils veulent… car un Bahul est hâté, il ne croit pas en Dieu mais en « l’énigme ».

J’aime cette subtilité qui me parle beaucoup, oublier Dieu et laisser en soi, intacte, l’énigme que nous ne parviendrons pas à résoudre. Que cette énigme soit la source de leur création et de leur liberté sociale.

C’est « le vide laissé par Dieu » comme dit Duras.

L’occident a cru pouvoir refermer ce vide, mais ce vide est maintenant partout, sous les pieds, entre les êtres, dans l’exil intérieur qui s’est engouffré en nous.

Avec Sumadri même si nous nous connaissons moins, j’ai à peu près la même complicité qu’avec Parimala. Nous parlons des heures en allant des choses les plus graves aux choses les plus drôles, des choses les plus générales aux choses les plus personnelles. J’adore sa façon de répéter gravement avec son esprit inspiré et son accent chantant « Vanités des vanités, tout est vanité et poursuite du vent » avant d’exploser d’un rire qui emporte tout.

Hier soir, chez Sten et Roopam est venu dîner un professeur de bengali et sa femme musicienne, un couple d’artiste que je ne connaissais pas et Adil Hussein mon sponsor, (mécène est plus joli) de Chittagong.

J’avais fait le portrait d’Adil et de sa femme Sharmeen, il y a un an (en bas de cette page, dans une kurta blanche et elle en sari brodé jaune).

Il se rappelait que je fumais le cigare et est arrivé avec un cohiba.

Fumer un cohiba à Chittagong, au 8 ème étage, dans l’air moite, avec un verre de bordeaux en regardant le jeu social de ces gens de la bonne société Chitagonienne m’enchante.

Adil que j’aime beaucoup me raconte sa traversée en 1960, en vespa, de Toulouse à Naples en passant par Nîmes en se remémorant ses histoires d’amour. Il me raconte sa rencontre avec Le Corbusier à Chandigarh etc.

Il sait parler à un artiste et c’est une première chose qui est agréable chez lui. Je n’ai pas l’impression de répondre pour répondre, au contraire, tout le fait décoller…

Il aime l’alcool, les cigares et la chair… c’est un épicurien en Kurta amidonnée impeccable.

A 68 ans, c’est un homme élégant en pleine forme, mais qui semble fatigué par ses sens qui le sollicitent trop, et cette caractéristique me plait aussi. 

Parfois je me demande, si je ne parviens pas à me débarrasser de tout ce fatras de fantasmes, de sensations et de déceptions humaines, si je ne vieillirai pas comme ça.

C’est un compromis qui n’est pas si mal. Peut-être que je ferai mieux mais peut-être que je ferai pire.

L’artiste était grave, direct et intelligent et j’aime parler avec mes « collègues » indiens ou bengalais autant que cela m’ennuie en France.

Après un excellent repas avec les succulents gambas de Chittagong (j’ai l’impression que je pourrais en avaler 60 sans m’en apercevoir), de la chèvre braisée et des desserts plongés dans des laitages parfumés nous avons discuté au salon, quand soudain la femme du professeur de bengali, en sari marron, s’est mise à entonner à capela le chant d’un poète bengali.

Ces chants bengali, qui existent depuis le 6 eme siècle m’a appris Sten, sont très beaux. Leurs demi-tons et quarts de tons m’inspirent une mélancolie infinie…

J’ai lu de nombreuses traductions : ils parlent de solitude et du temps qui passe, les grands ennemis, que l’on soit du Bengale ou d’ailleurs… mais ces chants d’amours échouées, portés par ces mélopées, on a l’impression qu’elle sortent des marais… sans oser être ni lugubres ni joyeuses, et c’est cela qui rend triste : cette oscillation retenue.

Cela me fait penser à la phrase de Maupassant à la fin d’Une vie, « une vie humaine n’est finalement jamais si joyeuse ni si triste qu’on l’image au moment où on la vit ».

Demain c’est vendredi, jour férié en pays musulmans. Nous partons avec Roopam et Sten deux jours en excursions dans les Banderban, (la forêt des singes).

J’ai vu quelques gravures qui montrent des maisons en palmes sur pilotis. C’est dans cette région que vivent les populations tribales du Bangladesh. Les Mro.

Je reviendrai samedi soir avec peut-être quelques photographies, des Mro et de la jungle qui les protège, que je vous montrerai.

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27 février 2008

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Vue de Chittagong, depuis le balcon au petit dejeuner

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Le travail avec les étudiants est trop absorbant, pour que je puisse consacrer plus de 10 mn au blog. Demain soir la première partie du work-shop s’arrête et j’aurai sans doute plus de temps pour écrire.

En attendant quelques photos sans aucune prétention bien sûr, mais juste pour montrer un peu le contexte quotidien, 4 x 1 seconde au Bangladesh.

A demain !

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26 février 2008

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Photographies; Wahid Adnan avec  Arifuzzaman (Van Gogh) Sumadri et Sawrna...

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Lundi soir

A Chittagong lorsque les étudiants parlent de Van Gogh, ou de Frida Khalo ils disent Vincent et Frida…

Chaque fois que je pose le pied dans le Bengale, le temps s’accélère et j’ai des journées remplies pendant 15 heures.

Je ne vais pas pouvoir parler de tout ce qui se passe ici du matin jusqu’au soir.

Dîner avec des artistes et des critiques le soir, workshop avec les étudiants de 10-13 heures et 15-18 heures… L’objet du workshop étant de leur faire réaliser un autoportrait et un portrait habité par l’esprit d’un peintre. Le même cours que celui que je donne à Paris 8.

Leur travail sera montré dans une exposition le 6 mars.

Evidemment le contexte est différent qu’à Paris 8 et c’est ça qui me plait, m’intéresse et me fait souvent sourire tant cela crée des situations absurdes et touchantes…

L’étudiant bengali communiste avec la tête bandée (photo au dessus) qui se met dans la peau de Van Gogh après qu’il se soit coupé l’oreille. Le même qui me dit demain matin j’emmènerai ma cousine pour la photographier car vous allez voir combien elle ressemble à Frida, bien qu’en sari, c’était en effet une Frida bengali, celle qui emmène son sofa dans la jungle en camion pour poser comme dans les tableaux du Douanier Rousseau…

L’engagée féministe qui photographie des vaches dont elle remplace la tête par son portrait pour protester contre la condition féminine… celle qui hurle dans la rue devant les rickshaws stoïques à la façon du cri d’Edward Munch.

Tout ça c’est le fruit de mon discours du deuxième jour. Car je sais que les bengali ont des esprits baroques mais ils sont d’abord très réservés.

Je leur ai dit qu’ils étaient parfaits mais trop timides et conventionnels dans leurs idées, et qu’ils devaient imaginer quelque chose qui leur fasse dire en se couchant « comment j’ai pu imaginer une chose pareille », du coup ils se photographient nus dans les temples, tirent la langue vers des cactus (portrait de Picasso par Dali), sortent des squelettes du collège de médecine… et transportent leurs sofa dans la jungle.

Ce qui est intéressant aussi c’est le contexte, quelques uns ont de bons appareils, mais d’autres n’en n’ont pas du tout, ou de petits avec une mauvaise résolution qu’ils se prêtent. Toutes les dix minutes nous sommes plongés dans le noir à cause des pannes d’électricité et les ordinateurs s’arrêtent… ils n’ont aucun éclairage artificiel, souvent pas de connections internet chez eux mais ils se débrouillent.

Ce que j’aime par dessus tout c’est leur gourmandise et leurs désirs ; ils enregistrent toutes les images artistiques que j’ai sur mon disque dur, à l’heure du déjeuner ils se précipitent au cyber café au coin de la rue pour télécharger des images des peintres évoqués dans la matinée : Caravage, Munch… ils me posent des milliers de questions, sont d’une déférence inimaginable pour un occidental, me suivent avec une chaise pour que je puisse m’asseoir quand j’en ai envie, ils vont me chercher à boire, et commencent à m’apporter de petits presents.

Deux fois par jour le thé est servi, avec des samossas et des gâteaux sucrés l’après-midi…

Je disais que ce workshop me faisait penser à un Bishnupur bis, c’est vrai ; mais dommage que Parimala n'est pas presente, debout sur les tables pour filmer la progression… avec ses questions en cascade pour comprendre le process, « pourquoi je dis ça maintenant et n’ai pas dit ça il y a 20 mn » etc…

A Chittagong j’ai Sumadri. Le garçon dont j’avais fait le portrait l’année dernière en chemise noire contre la vitre en bas (a la date du 15 mars) de cette page et au dessus en chemise orange.

Il vient m’assister pendant mon cours pour traduire directement du bengali au français… il est tellement rapide et intelligent qu’il a compris photoshop pendant que je traduisais les démonstrations et qu’au bout de deux heures c’était lui qui expliquait comment faire une sélection et la transformer en calque.

Sa rapidité et sa bonne humeur m’enchante mais surtout il a cette même caractéristique que Parimala et que j’adore ; il veut tout comprendre et son esprit ne recule devant aucun paradoxe ; il passe de Dieu aux invasions aryennes, de la notion de sacré à la sexualité au Bangladesh et en Europe en quelques minutes, déduisant que la sexualité comme objet de consommation ou comme interdit généraient les mêmes frustrations. Ce en quoi il a évidemment raison.

A 13 heures nous sortons dans le chaos de la rue… de Paris, c’est impossible d’imaginer des rues comme celles du Bangladesh, car on peut parler de foule, de chaos, de couleurs… et de bruits, je ne parviens pas à décrire ce chaos organisé, cette foule qui s’occupe à mille choses différentes dans le même espace, ces vêtements drapés autour des corps, les devantures, les bus rouillés, les camions peints, les corbeaux qui hurlent, les immeubles éventrés et les palmiers tout autour.

Pendant que nous parlons de Montesquieu et d’Hindouisme il me retient en avant et me pousse en arrière pour que je ne me fasse pas écraser sous ses yeux.

Nous revenons en cyclo-pousse et j’aime cette façon de glisser silencieusement dans la ville en regardant les autres passagers des autres cyclo-pousse alanguis et souriants.

Les soirs comme ce soir, après le cours nous dînons calmement Sten, Roopam et moi à l’appartement autour d’une bouteille de vin, et ça aussi ça me plait.

Puis je rentre dans ma chambre ou mes vêtements de la veille sont pliés et repassés, et j’écris le blog.

Me revoilà au Bengale, une nouvelle fois et autant surpris qu’heureux, malgré tout, qu’un monde comme celui-ci soit possible.

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24 février 2008

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Bahrain jeudi

samedi 18 heures.

Je suis finalement arrivé à Chittagong, 60 heures après avoir fermé la porte de mon appartement à Paris.

Jeudi après-midi, j’ai voulu découvrir Bahrain. Curieuse ville, curieux royaume.

Alors que j’ai passé la matinée de ce jeudi à Bahrain à lire le Roi Lear sur la terrasse, la première vitrine que j’ai trouvé sur ma route en sortant, a été une librairie dont la vitrine était consacrée au Roi Lear !

Pourquoi ai-je décidé de lire le Roi Lear à Bahrain et le libraire de Bahrain a décidé dans le même temps d’organiser sa vitrine autour du Roi Lear, ce sont des questions sans réponses.

Les plus vieux immeubles semblent avoir 5 ou 6 ans, lorsqu’on voit un immeuble des années 60 on a l’impression de voir les pyramides du Caire.

J’ai marché le long des avenues de Bahrain.

Des indiens travaillent sur les chantiers et dans les boutiques et des arabes très élégants dans leurs robes blanches roulent dans de grosses berlines et sortent des restaurants et des commerces.

Un vent de sable balaye la ville en permanence, ce sable fin pénètre partout : dans les yeux, dans les oreilles et les narines. Les rues, opaques, sont presque vides de piétons.

Si cette après-midi dans Bahrain m’a intéressée, je n’aimerais pas y passer une vie entière. Tout semble posé sur du vide.

Le jour où l’or noir cessera de faire monter des tours, on a l’impression que le sable en quelques semaines va envahir et ensevelir tout très vite, pénétrer dans les chambres et les halls d’entrée, recouvrir les voitures.

Mon impression c’est aussi que tout le monde essaye de s’occuper mais sans trop savoir que faire.

Je me disais que dans un siècle, ils reviendraient à ce qu’ils étaient il y a quelques décennies, ils habiteront peut-être à nouveau des tentes… redeviendront nomades et enfourcheront des pur-sang. C’est peut-être le plus beau scénario ; car tout ce monde sorti du désert avec des boutiques de luxe et l’ennui qui lui est relatif ne sert à rien.

Ce n’est qu’un mirage morbide.

Si ce monde venait à disparaître ils ne perdraient rien d’essentiel.

Ce qui est beau à Bahrain, ce sont les visages des femmes et des hommes, leur tenues superbes, la lenteur de leurs gestes, leur calme et la couleur de la mer. Tout cela ils l’avaient déjà, avant l’apparition de ce monde absurde qui tourne à vide autour du principe de l’argent.

Je suis revenu à l’hôtel mi-amusé, mi-effrayé. J’ai regardé mes photos, pris une douche puis une voiture m’a conduit à l’aéroport.

J’ai adoré, le douanier qui, avec des écouteurs mp3 sur les oreilles a regardé mon visa. Il a vu que ça m’amusait et il m’a dit ; je suis trop stressé, si je n’écoutais pas de la musique en travaillant je ne pourrais pas travailler… Je lui ai dit que je le comprenais très bien.

Ce n’est pas l’agitation de Bahrain qui le stresse, c’est le vide.

A l’aéroport j’ai rejoint à la porte d’embarquement mes compagnons de voyages en partance pour le Bangladesh, une poignée d’hommes d’affaire et de jeunes ingénieurs bangladais, et des centaines de travailleurs immigrés. Je les ai regardé pendant une petite heure avant le décollage et de les regarder m’a empli d’une grande tristesse ou d’une grande tendresse, je ne sais pas. Leur humilité, leur solitude, leurs petits ballots ficelés… il portent sur leur visage leur histoire, la vie triste qu’ils ont à Bahrain, leur enfance dans un village marécageux, dans un faubourg de Dhaka ou Chittagong mais entourés de personnes qui les aimaient et qu’ils ont quitté pour gagner quelques malheureux billets de plus dans ce désert.

Ces petits hommes exilés sont eux-même désertés par toute forme d’espoir, d’amour, de désir, tout ce qui rend une existence humaine supportable. Ce dépouillement les rend terriblement vulnérables.

Nous avons volé au dessus de l’Iran, de l’Inde pour atterrir à Dhaka à 4h 30.

Le chauffeur de l’attaché culturel de l’alliance, un bangladais complètement asiatique avec un visage solaire et rieur m’a conduit dans la guest-house ou je séjournerai dans quinze jours.

J’ai beaucoup aimé et j’y serai sans doute très bien. C’est une jolie villa en bois, entourée d’un magnifique jardin fleuri, avec des poissons rouges et des perruches vertes.

J’ai dormi deux heures, puis j’ai pris mon petit déjeuner pendant que le jeune patron silencieux mais souriant, en chandail blanc lisait son journal face au jardin.

Retour à la civilisation et retrouvailles instantanées avec l’élégance Bengali.

Rendez-vous à l’Alliance, afin d’organiser mon travail au retour ; les cours, l’exposition, l’affiche. Jacques le nouvel attaché culturel m’a immédiatement plu. Un français vif, chaleureux, intelligent, humain… j’ai déjeuné avec la directrice et lui-même puis ils m’ont conduit vers le bus pour Chittagong dans lequel je suis monté.

Malgré mes fréquents changements de lieux, et mon goût réel pour les déplacements, j’ai paradoxalement peut-être plus de mal que d’autres personnes pour passer d’un monde à un autre.

Car il ne suffit pas de déplacer son corps pour passer d’un monde à un autre.

Si ce passage est émotionnel, et il y a tout intérêt à ce qu’il le soit, il faut tout changer.

Ouvrir de nouveaux capteurs et de nouveaux récepteurs.

J’ai le souvenir de moments courts mais très angoissants, au moment de quitter ou de rentrer dans un pays.

Un 31 décembre à Shanghai, une arrivée au Cambodge, mes premières heures en Iran…

Je me demande où je vais, qu’est-ce que je n’ai pas quitté, ce que je fais là… et très vite ça monte ; à quoi rime tout ça, évidemment ça ne rime à rien puisque rien ne sert finalement à rien…  mais si je laisse mes pensées s’engouffrer sur cette mauvaise pente, au bout de dix minutes je me demande pourquoi les bus roulent, et peu de temps après ce que fait l’espèce humaine à jouer cette comédie et je n’ai plus envie de rien, ni d’avancer, ni de reculer mais de voir disparaître tout ça.

Au moment où le bus a démarré, le manque de sommeil et peut-être quelques autres facteurs

plus personnels engendrant cela je me sentais glacé intérieurement, comme si ma capacité à regarder, sentir, m’intéresser était anesthésiée.

Ce type de réflexions doit paraître fort égocentrique à la lecture, mais mon état émotionnel étant le matériaux avec lequel je travaille, comme d’autres ont besoin de tôle pour construire des voitures, j’ai pris l’habitude d’y être attentif et de le modeler.

J’ai donc quitté Dhaka dans un état d’angoisse et de découragement très désagréable.

Bien qu’assis derrière le chauffeur face au large pare-brise derrière lequel explosait la vie du Bangladesh et à laquelle je n’avais pas la force de m’intéresser j’ai fermé les yeux pour essayer de dormir.

De temps à autre lorsque le bus faisait une embardée, ou freinait brusquement en klaxonnant, j’ouvrais un œil, et des fragments d’images venaient imprimer ma rétine.

D’autres bus à côté, et le regard stoïque d’un passager, un enfant debout dans les rizières sur une jambe comme un héron l’autre jambe repliée dans sa main, le flot des cyclo-pousse colorés… les rizières vertes dans la lumière orange.

Les gens qui sautent des bus et des camions en marche, et puis le chaos de cette route étroite au dessus de l’eau, avec quatre véhicules de front et une façon de slalomer pour dépasser et se croiser qui relève de la magie.

Je me rendormais 20 mn et me réveillais, et tout cela a commencé peu à peu à capter mon attention. Après Bahrain et Paris c’est la vie qui revient. Mais je ne pouvais la déguster que par courtes bribes.

La nuit tombée, le chaos semble devenir encore plus fou et je suis arrivé à Chittagong, apaisé et rassuré par ce spectacle de métal infernal.

Sten et sa femme m’attendaient et m’ont conduit dans leur appartement au 8 eme étage d’un immeuble qui surplombe un quartier d’immeubles résidentiels plongés dans la jungle.

J’ai posé ma valise dans leur chambre d’amis avec plaisir.

L’atmosphère que leur présence et celle de leur dalmatien donne à cet appartement m’est idéale. Calme, conviviale, studieuse, grave et joyeuse à la fois, détendue.

Je me suis réveillé vers 6 heures au lever du soleil, et le vacarme des corbeaux, des chantiers qui se mettent en marche et des klaxons du petit matin m’a refait plongé dans un sommeil joyeux jusqu’à 10 heures.

Cet après-midi j’ai donné mon premier cours. A y réfléchir je me dis que cela ressemble fort à un Bishnupur bis (l'expérience réalisée avec Parimala il y a 4 ans, dans la jungle du Delta du Ganges).

Parler d’Histoire de l’Art aux bengali et leur faire faire des images.

J’ai dix étudiants hyper attentifs qui viennent de l’université d’arts plastiques, et des Beaux-arts.

La salle est bien emménagée autour des ordinateurs et je fais défiler avec le vidéo projecteur, des portraits du Fayoum, de Geishas, de Klimt, de Van Eyck, de Giotto… en essayant de leur communiquer dans un anglais extravagant ma conception de l’Art.

Leurs pupilles noires, fixes et lumineuses me plaisent.

Il est 1 heure du matin et j’ai envie de dormir, je reviendrai sur les étudiants car je vais passer les jours suivants avec eux…

Je terminerai juste avec une chose qui m’a beaucoup plu, parmi mes étudiants l’un s’appelle Lucifer et l’autre Islam.

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21 février 2008

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Je me préparais à atterrir à Dhaka à 5 heures du matin, et me voilà en train de lire le Roi Lear à Bahrain en regardant mes voisins jouer à Roméo et Juliette.

Nous sommes restés à Roissy plusieurs heures, hier, avant de décoller, car le micro de l’avion ne fonctionnait pas. Les arabes mangeaient des sandwichs et les français s’énervaient.

Moi ça ne me dérangeait pas.

Chaque annonce indiquait que les correspondances seraient assurées sauf pour le passager se rendant à Dhaka. Du coup j’ai vu défiler un bordelais, une parisienne, un couple de Lyon agités qui inventaient des solutions, « Allez à Abu Dahbi, de là…, prenez une correspondance pour Dubaï, de Dubaï on peut aller partout… » je les regardais s’inquiéter et s’agiter pour moi en écoutant d’une oreille et en me demandant pourquoi ils se mettaient dans cet état. J’ai finalement lâché, pour mettre fin à leur tapage, « je peux bien rester trois ans à Bahrain, je m’en fou »… alors ils m’ont quitté pour partager leurs souvenirs d’aéroports et de transits contrariés.

Lorsque l’avion a finalement traversé la couche de nuages, laissant Roissy sous un crachin, je me suis servi un whisky en regardant défiler les montagnes blanches du Tyrol, la lagune de Venise dans une brume jaune, Istanbul dans le soleil couchant… J’avais mis mes tout nouveaux écouteurs mp3 que je n’ai pas quittés pendant tout le voyage.

C’était beau d’écouter Fauré, Potishead, Kenji Kawaï en regardant par le hublot. Une jolie hôtesse, délicieusement maniérée, qui ressemblait à Anouk Aimée dans un homme et une femme remplissait mon verre consciencieusement, tellement que l’alchimie du paysage, de la musique et de l’alcool m’a donné l’impression de flotter comme un Bacchus volant.

Mon imagination partait tellement loin, délesté de tout, que si le pilote avait annoncé que l’avion bifurquait pour Jupiter je m’en serais à peine inquiété.

Nous sommes arrivés à Bahrain et je n’étais finalement pas le seul, à avoir raté ma correspondance, six français et un indien qui se rendaient à Madras, ont comme moi étaient transférés dans un joli hôtel du centre ville.

Le douanier m’a dit « vous allez avoir la chance de découvrir Bahrain », il a raison.

Les gens sont beaux dans ce pays, les femmes sont gracieuses avec des traits fins comme peuvent l’être les perses et les hommes très lookés dans leurs robes blanches tombant impeccablement, leur barbe taillée au millimètre, et leurs turbans blancs ou rouges.

Je partage mon dîner, petit déjeuner, déjeuner avec mes compatriotes, et l’indien de Madras,

Il y a deux Montpelliérennes d’une soixantaine d’années qui s’en vont travailler avec enthousiasme dans un orphelinat du sud de l’Inde, un jeune angevin intelligent qui part s’enfermer neuf mois dans un ashram, un étudiant de Toulouse qui semble à peine venir de naître et qui s’apprête, terrorisé, à découvrir l’Inde puis un couple de touristes qui sont trop stressés pour que je m’intéresse à eux. L’indien, boit du Brandy en répétant “ I am so sad, my mother is waiting for me at the airport and she have forgot her phone”, quand il sort de sa tristesse, il me dessine les immeubles de Dubaï sur la nappe.

Ils se demandent tous pourquoi je vais parler d’Histoire de l’Art dans les marais du Bangladesh. Ils pensent que ça fait partie d’un programme humanitaire.

Ce matin, je me suis promené autour de la piscine, dans la salle de body building, sur les terrasses de l’hôtel, pour faire des photos. La ville est nimbée d’une poussière de sable fin, au fond on voit la mer turquoise. J’imagine qu’il y a quelques décennies il n’y avait ici que des dunes et des nomades. Maintenant il y a des buildings, Manama Tower, Phoenicia Hôtel…

Cet après-midi je vais me promener en bord de mer en attendant mon vol pour Dhaka ce soir.

A partir d’ici et ci-dessous, commence le blog de l’annee dernière

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23 mars 2007

Bombay7

Parimala, Raphael et moi-meme

kali

Kali

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Aujourd’hui, j’achève à Bombay le blog commencé à mon arrivée à Chittagong le 8 mars.

Cette brève plongée dans Calcutta a été dense.

Nous avons remonté Park Street dans l’après-midi, et après Dhaka l’avenue chic de Calcutta paraissait étrangement cosmopolite, chaque lieu m’est familier à Calcutta et je me suis arrêté devant les librairies où j’ai passé beaucoup de temps lors de mon premier séjour… jetant un œil à droite vers l’appartement de Maggie Meyer, chez qui nous avions fêté Kippour en octobre 2005, et dont j’ai montré l’image à la Maison des Indes sur sa véranda à colonnes au dessus de Park Street.

Elle avait 95 ou 96 ans en 2005 et j’ai été content de voir que son linge séchait toujours derrière les colonnes et que les photos colorisées de son léopard étaient toujours accrochées au dessus des malles en cuir.

Rien ne change à Calcutta et c’est ça qui est drôle, les travaux que j’avais vu en cours il y a un an et demi en sont toujours exactement au même point, bien que les ouvriers semblent travailler nuit et jour… c’est impossible de comprendre qu’est ce qui a absorbé leur énergie durant tout ce temps, comme si entre les deux j’avais à peine détourné mon regard pour éviter un taxi et le posait à l’endroit où je l’avais laissé une minute avant ; dans cette ville tout est pétrifié dans le temps et c’est cela qui lui donne peut-être cette solennité.

Nous avons marché dans l’incroyable cimetière anglais en haut de Park Street, entre les pyramides « égyptiennes » et les corbeaux qui sautillent… avons tourné à gauche en sortant car je me souvenais avoir toujours tourné à droite à ce croisement de l’avenue.

J’ai découvert un nouveau temple de Kali qui m’a impressionné et dans lequel le prêtre nous a fait pénétrer.

Si je devais confier l’évolution de mon âme à un dieu ou une déesse, c’est sans doute Kali que je choisirais… la vue de cette déesse de la destruction, nue, noire et couverte de sang, une hache dans les mains, la langue dehors et les yeux fous de douleur m’a toujours inspiré en retour une étrange paix… et les bengali disent que c’est parce que leurs dieux sont violents qu’ils sont si calmes.

En arrivant de Dhaka je pensais découvrir Calcutta plus high tech que les fois précédentes, au contraire j’ai réalisé à quel point elle était passée complètement à travers.

Ce qui m’a amusé aussi c’est la somme d’excentricités possibles dans la rue… tous les comportements les plus extravagants semblent déjà répertoriés et si j’inventais un nouveau comportement aussi curieux soit-il, il serait immédiatement répertorié…

Nous avons descendu les rues jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans un trafic de tramways, taxis et coolies tel, que nous avons ouvert la porte du taxi qui était prêt à nous écraser pour lui demander de nous conduire vers College Street.

Pause café à l’Indian Coffee House, le café littéraire de Calcutta et retour dans la nuit et les embouteillages au Fairlawn.

Repas reposant, dans le jardin de chez N. le directeur de l’Alliance de Calcutta et A. son épouse.

Dîner autour de plusieurs bouteilles de vin sur la pelouse devant la villa entourée de Bougainvilliers et curieusement calme au cœur de Calcutta… Je lui ai montré le travail réalisé à Chittagong, qui l’a enthousiasmé… et il m’a montré une superbe revue indienne d’art contemporain, « Galerie », dont il veut me présenter la rédactrice.

Nous avons parlé et ri jusqu’à presque 1 heure du matin.

Sur le chemin du retour j’ai demandé au taxi de nous laisser sur Park Street pour revenir dans les rues noires et endormies.

Matinée calme au Fairlawn, avec Arijit. Vers midi nous nous sommes promenés dans les jardins au bord du Gange face à Howra Bridge.

Après le déjeuner sous le carillon de Big Ben, dans la salle à manger du Fairlawn, nous avons patienté dans le patio en attendant le moment de prendre un taxi pour l’aéroport.

Passage de la sécurité compliqué et rocambolesque… vol sur une nouvelle compagnie Indigo sur des avions neufs avec une escale au centre de l’Inde dans une ville dont je connaissais à peine l’existence : Nagpur.

Parimala (portrait plus bas) nous attendait à l’aéroport.

Nous sommes ravis de nous retrouver. Nous avons parlé autour d’une bouteille de Cartagène jusqu’à 1 heure du matin, et avons recommencé ce matin et cet après-midi.

Les semaines précédentes m’ont fatigué et je m’endors partout, dans les salles d’attente, dans l’avion… alors j’ai décidé que ces quatre jours à Bombay seraient des vacances avant le retour et la préparation de nouvelles images.

Parimala  a pris un rendez-vous quotidien pour nous dans un centre Ayurvédique à deux rues de l’appartement.

Cela me rappelle les massages de Kannyakumari que je faisais chaque soir en revenant du travail, enduit de plusieurs litres d’huile de santal. Ils m’ont fait dormir pendant six mois, en me donnant une énergie que je ne soupçonnais pas.

L’été arrive à Bombay, avec une lumière et une chaleur qui monte et qui est très agréable.

Lundi j’irai photographier les parsis pour mon exposition en Iran.

Et j’achève ce blog ce soir.

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21 mars 2007

Dhaka

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Calcutta

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Mme Violet Smith, Fairlawn Hotel, Calcutta

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vues de la chambre 1 et 2

Dhaka

Journée toute entière consacrée à Dhaka, hier.
A midi j’avais rendez-vous à l’Alliance de Dhaka, rendez-vous dont j’aurais tout aussi bien pu me passer.
J’ai retrouvé Raphaël et nous sommes partis en direction de la vielle ville en rickshaw, nous nous sommes arrêtés au bord du fleuve, devant le palais récemment restauré et repeint en rouge d’un Nawab du XIX ème s.
Il s’ouvre sur le fleuve, un bras du Gange je suppose, ou peut-être pas, il faut que je vérifie.
Des barques noires qui ont des formes de gondoles, des bidonvilles sur les flancs et cette vielle ville de Dhaka fascinante et explosée.
Nous y avons passé tout l’après-midi jusqu’à nous retrouver dans le même état que si nous avions bu plusieurs bouteilles de tequila en dansant 5 heures d’affilée. Le tourbillon de la vielle ville est impossible à restituer. Les croisements incessants des charrettes et des rickshaws, la densité des corps, des coolies, et de la foule, des marchandises au dessus de la tête, derrière devant et dessous… … on doit s’imaginer comme un minuscule poisson dans un banc de plusieurs milliers de poissons qui suivent le courant. Il faut se faire aussi fluide qu’une goutte d’eau ; je raffole de cette sensation océanique et me plonger dans cette folie.
Elle me redonne mes mouvements naturels et ce dont la société européenne du XXème s. m’a privé, en m’individualisant (comme tout le monde) au-delà du bon sens.
Les bangladais sont plus surpris qu’en n’importe quel autre endroit où je me suis rendu de nous voir. Certains nous regardent avec des yeux ronds, en tapotant sur le bras de leur voisin pour l’avertir, mais sans nous quitter des yeux… et la plupart nous disent bonjour, nous sourient et nous souhaitent de bonnes choses, jamais parmi cette foule je n’ai croisé un regard ne serait-ce que suspicieux.
Nous avons achevé cette immersion en nous posant quelques minutes dans une jolie mosquée (Star Mosque) puis dans le jardin et le cimetière de la superbe église arménienne, où la nuit est tombée pendant que nous marchions entre les tombes, les statues sans bras et les vols de corbeaux.
Nous sommes revenus en cyclo-pousse jusqu’à l’hôtel dans la nuit de Dhaka totalement noire car il y avait, je pense, une panne d’électricité dans toute la capitale.

Dhaka / Calcutta
Réveil ce matin à 4 heures 15 pour rejoindre l’aéroport, et quitter le Bangladesh.
J’étais triste, parce que je suis triste chaque fois que je quitte un lieu qui m’a donné beaucoup pour mon travail et qui m’a inspiré autant d’énergie pour créer.
En même temps que triste j’étais joyeux car quitter un endroit pour me rendre dans le lieu qui m’est le plus cher sur cette planète modérait forcément ma tristesse.
Bref, ce mélange de sentiments a eu pour effets qu’après quelques heures de passages de douanes à Dhaka, puis à l’arrivée, le vol, l’arrivée à l’aéroport, et être montés dans une ambassador orange etc. je suis entré dans Calcutta la gorge serrée, aussi grave et ému que si je suivais le cercueil d’un Pape.
Cette ville me fait chaque fois cet effet et je suis incapable d’en analyser les raisons exactes.
Elle me plonge dans un état émotionnel que je ne connais nulle part ailleurs, chaque détail me rend heureux et grave comme si je pénétrais dans mon monde mental matérialisé.
Mon esprit épouse chaque angle de corniche écroulée, les déplacements de corbeaux, les étages d’architectures grandioses empilés et écroulés… et la folie douce des habitants de Calcutta qui donnent l’impression de pouvoir tout se permettre comme extravagances car ils s’en foutent de tout.
Nous sommes arrivés au Fairlawn à 10 heures, cette maison enfouie dans un jardin au cœur de Calcutta m’est aussi familière qu’une maison de famille.
Nous y avons été accueillis par Mme Smith, qui selon mes calculs doit aujourd’hui avoir 89 ans.
Je me souviens d’une conversation qu’elle avait eu lors de notre dernier passage ; elle disait :
à Raphaël en 1936 il y avait 27 instituts de beauté à Calcutta, en 53 il n’y en avait plus que 18, en 1966, 11, en 1998 il n’en restait plus que 3, et aujourd’hui il n’y en a plus un seul; voilà c'est pourquoi je suis dans cet état !
Il est bientôt 15 heures et nous allons plonger dans Babylone.
 

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20 mars 2007

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Nous avons quitté Chittagong à 8 heures ce matin.

Hier après-midi derniers moments à l’Alliance et dans l’exposition.

J’ai signé les portraits qui seront offerts aux modèles, puis à 17 heures j’ai fait une présentation de l’exposition aux étudiants en Art et aux jeunes photographes qui sont venus en nombre.

Les professeurs me posaient des questions inintéressantes et les étudiants des questions intéressantes.

Après la présentation je me suis assis avec un groupe d’artistes, et j’ai commencé à discuter avec une femme belle et sophistiquée, cinéaste, qui se nomme Yasmine Kabir.

J’ai été médusé lorsque nous avons commencé à échanger de voir combien nous étions dans le même univers imaginaire. Les deux artistes qui m’accompagnent depuis toujours dans mon travail et qui m’aident aujourd’hui comme il y a quinze ans à nourrir mes recherches sont Duras et Chris Marker. Yasmine après quelques minutes m’a dit my first guru is Marguerite Duras, my second Chris Marker. Elle réalise actuellement un film tourné à Bhatiary le cimetière de paquebots que j’ai photographié il y a quelques jours. Et elle parlait très joliment de la féminité des hommes en turbans et longhis accrochés à ces forteresses de métal.

C’est quelqu’un de très inspiré, qui parle des esprits de Chittagong comme je cherche les esprits des villes à Chittagong et ailleurs. Ca m’a plu de voir que cette femme très habitée, dans cette ville inconnue par presque tout le monde en Europe partageait les même recherches et mêmes fantasmes que les miens, esthétiquement et intellectuellement.

Après un dernier whisky sur la véranda sombre et calme du Chittagong Club, agréable dernier dîner au 8 eme étage dans l’appartement de Christian le basque qui travaille dans le port, en compagnie de Raphaël et SLB.

Nous nous sommes quittés avec SLB, avec le projet d’une deuxième édition dans un an à Chittagong. Le travail à Chittagong va continuer mentalement son chemin dans les mois qui vont suivre et je suis curieux de voir comment l’histoire de ces images et l’envie de nouvelles images va se dérouler dans ma tête. J’aime les histoires qui se déroulent car elles sont riches. D’autant que j’ai une parfaite confiance dans l’alchimie des 3 énergies SLB/Chittagong et moi-même.

Six heures de route à travers les rizières et sur les routes encombrées du Bangladesh. A mesure que nous approchions vers Dhaka le paysage ressemble à celui que j’ai connu lorsque je travaillais à Bishnupur dans le delta du Gange près de Calcutta.

Des centaines de petites images dont je suis friand, et qui m’ensorcèlent dans ce pays ; un passage à niveau baissé et un train qui passe avec quinze personnes debout et en équilibre sur le toit d’un wagon… le reste du monde paraît toujours plus sage et ordonnée lorsqu’on connaît L’Inde ou maintenant le Bangladesh. La façon de poser son corps quelque part ou de circuler semble ne pas obéir aux mêmes principes dans cette région. Toutes les extravagances avec son corps et le réel semblent possibles.

En avant plan de ce paysage déjà captivant, sur l’écran au dessus du chauffeur, Shah Ruk Khan s’est trémoussé pendant une bonne partie du voyage.

L’entrée dans Dhaka est spectaculaire. Chittagong ferait presque penser à un petit village suisse à côté de Dhaka. Et si Calcutta est déliquescente et effondrée, Dhaka est électrique et explosée. De gros immeubles pour la plupart non terminés et des artères saturées de bus et d’une multitude de cyclo-pousse et de charrettes.

On est dans une grande ville moderne d’Asie, qui s’est développée dans tous les sens, avec des néons et du béton mais où les marchandises se déplacent sur des charrettes en bois tirées par des hommes, et où l’on se déplace majoritairement en cyclo-pousse.

Nous sommes allés au Parlement, le célèbre bâtiment dessiné et construit par Louis Kahn au moment du coucher de soleil.

Nous nous y sommes rendus et en sommes revenus en cyclo-pousse. Le conducteur est passé par de minuscules venelles entre les avenues et ce moyen de transport dans ces villes du XXI eme siècle asiatique m’enchante. On glisse et on croise à peine les cyclo-pousse qui arrivent en sens inverse, avec toutes sortes de passagers des ménagères, aux couples d’amoureux, des vieillards accompagnés d’un petit enfant en kurta brodée aux hommes d’affaires avec Ray Ban et attachés-cases.

Ces ruelles sont silencieuses à côté des grosses avenues, et on entend le concert superbe des différentes sonnettes des cyclopousses. Cette atmosphère devient encore plus envoûtante à la nuit tombée, avec ces sonnettes dans la nuit, ces visages à peine discernables dans l’ombre et les échoppes faiblement éclairées.

Ca fait des années que je regarde des livres avec ce Parlement de Louis Kahn, et il m’est arrivé d’être déçu en arrivant devant certains bâtiments célèbres.

J’ai beaucoup aimé la première vision en descendant du cyclo-pousse.

Dans cet univers de Science-fiction qu’est Dhaka, on a l’impression de voir un vaisseau spatial qui vient de se poser.

L’effet est accentué par la foule assise sur la promenade à une certaine distance et face à l’engin.

Cela m’a rappelé le grand marché central de Phnom Penh. Pour mon exposition à Phnom Penh en mai, cela m’a donné l’envie de réaliser deux images de ces deux gros vaisseaux spatiaux posés dans la ville.

Nous avons mangé une pizza au bord de la piscine de l’hôtel et sommes remontés dans la chambre au neuvième étage avec vue sur la Sky Line à peine éclairée des buildings de Dhaka.

Je vais éteindre la lumière et dormir, j’ai besoin de me reposer.

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18 mars 2007

photographes

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Raphael qui se pose sur la piste de l'aeroport de Chittagong

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Sous l'enseigne rouge Kodak, le labo photo d'ou sont sorties les superbes tirages de l'exposition

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vue de la rue depuis la terrasse du labo Kodak

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Vernissage hier à 17 heures.

Le matin j’ai longé la mer et les navires dans le sens inverse de mon arrivée à Chittagong il y a 10 jours pour aller acceuillir Raphaël à l’aéroport.

Il s’est posé sans contre-temps à 8h 55 après 24 heures de voyage.

A la suite d’un passage amusant dans le bureau d’une agence de voyages pour réserver le vol Dhaka/ Calcutta (sur GMG et non sur Biman qui m’a effrayé à l’aller), en compagnie de 8 personnes qui boivent le thé dans des tasses en porcelaine et un temps distendu, où l’on apprend à lâcher prise et à entrer dans le temps bengali, nous avons déjeuner dans le restaurant The Pavillion à l’étage en dessous de ma chambre.

J’ai laissé Raphaël faire 1 heure de sieste et me suis dirigé vers l’Alliance.

Nous avons éclairé la salle d’exposition, puis nous avons pris le parti que je m’exprimerais en français et que Mr Gurupada traduirait directement en bengali pour que je puisse dire ce que j’avais envie.

Ce que j’ai fait. J’ai fait paraît-il une déclaration d’amour au Bengale.

Ensuite difficile de rentrer dans les détails, il m’a semblé y avoir beaucoup de monde, comme dans chaque vernissage j’ai l’impression de plonger dans une sorte de tourbillon d’où je me réveille content et fatigué lorsque l’on ferme la porte de la salle d’exposition.

En tout cas les modèles étaient ravis, et il m’a semblé que le public de bonne humeur avait parfaitement reçu les images.

Lorsque tout le monde est parti nous avons été rejoint par l’artiste Dhali Al-Mamoon, son épouse et un ami architecte. Nous avons refait un tour de l’exposition où je leur ai présenté chacune des images et sommes tous partis dans la voiture de SLB qui nous conviait à un dîner chez lui.

Très bel appartement avec un beau dalmatien né à Bopal. Délicieux dîner dans une atmosphère très calme. L’esprit du Bengale est à la fois moins euphorique et moins superficiel comme cela peut l’être à Bombay. Et bien que j’adore Bombay pour ces raisons qui lui sont propres cette ambiance bengali convient mieux à ma nature.

Ce qui est très agréable ici c’est que lorsqu’on rencontre un artiste on n’est à peu près certain qu’il l’est réellement. C’est encore plus difficile qu’en France d’assumer ce type de vie, par conséquent ceux qui ne sont pas artiste ne font pas semblant de l’être. En France le système économique et artistique permet à un grand nombre de  personnes d’investir ce rôle. Et j’évalue la proportion d’artistes réels à seulement un quart de ce grand groupe.

Ces artistes usurpateurs gigotent comme des grenouilles sur la plaque d’un biologiste, lorsqu’un artiste qui paye sa dette pour créer, pose ses yeux sur lui.

Cette courte digression pour dire que j’étais heureux de dîner hier face à Dhali Al-Mamoon, et que je me disais que les artistes échappent totalement aux lois du contexte d’où ils viennent, que nous soyons japonais, bangladais, thais, espagnols ou autre, que nous venions d’un pays riche ou non, en paix ou en guerre… nous sommes à peu près les mêmes.

Je poste le blog, et je dois me préparer pour faire une présentation de mon exposition devant les étudiants en Art et les photographes de Chittagong à 17h.

Demain matin nous quittons Chittagong à 8 heures, nous avons réservé deux places au premier rang dans les bus Silk-Line, très confortables, avec des mains mécaniques dans le fauteuil, qui massent le corps durant le voyage. Il y a 5 heures de route jusqu’à Dhaka et nous verrons le paysage du Bangladesh.

Je suis triste de quitter Chittagong, comme chaque fois que je quitte un lieu mais beaucoup plus lorsque ce lieu se situe en Inde ou ici au Bangladesh.

J’ai adoré ce que Chittagong m’a offert et le travail avec SLB particulièrement sérieux, calme et perspicace.

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16 mars 2007

Darjeeling

Parimala Inamdar

Shiraz

Shiraz

Ispahan

Ispahan

Paris

Andree Putman

Shangha_

Bernie Bonvoisin

Palerme

Frederika Fenollabbate

Geneva

Amar Arrada

Wien

Gauthier Boche

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Hier matin, dans la salle d’exposition de l’Alliance, je suis allé voir les 15 premiers portraits qu’un bangladais en longhi bleu accrochait au mur. Les cadres sont beaux, les tirages réalisés par Tapash excellents et ça m’a plu de voir cette galerie de portraits dans ce contexte…

Gauthier, Bernie Bonvoisin devant les portes ouvertes de Suzhou, Frederika, Nurul concentré, les portraits perses de Shiraz et Ispahan, Andrée Putman impériale et extatique, Parimala les yeux embrumés et Duras fardée comme elle l’imaginait (elle m’avait raconté vouloir apparaître dans le dernier film qu’elle n’a pas eu le temps de tourner fardée comme une putain chinoise).

Lorsque j’ai rapporté cela à A. Putman il y a quelques semaines elle s’est exclamée attendrie

« Marguerite ! ». Elles partageaient de nombreux repas ensemble où Duras lui demandait de parler, sans l’interrompre pour écouter sa voix rauque et caverneuse.

Les portes de part et d’autre de la galerie, ouvertes sur les palmiers et les corbeaux qui croissent sont le contexte idéal pour accompagner ces portraits.

Puisque j’en suis à Duras, il faut que je dise que si je suis à Chittagong aujourd’hui c’est parce-qu’en lisant ses premiers romans vers 16, 17 ans (le vice-consul, le barrage contre le pacifique, India Song…), j’ai vu apparaître pour la première fois le nom de Chittagong.

C’est la ville d’où elle fait venir la mendiante folle qui chante dans les jardins de l’ambassade de Calcutta et qui se promène au fil des romans, à Vinh Long au bord du Mékong ou sur les plantations envahies par le sel du Barrage lui attribuant toutes sortes de chemins à travers l’Asie. Ces chemins étant le prétexte pour faire apparaître une géographie romanesque de noms ; Tonlé Sap, Battambang… Vientiane, Rangoon etc.  et Chittagong.

Ce nom de Chittagong, dans les voix off de ses films et les romans revient comme un mantra et est répété en détachant chaque syllabe lui insufflant un pouvoir mystique.

Pouvoir mystique qui a eu son effet sur moi puisque depuis le jour où je l’ai vu apparaître je me suis dit que j’irai à Chittagong, et que j’y suis aujourd’hui pour réaliser et montrer ces portraits.

A la fin d’India Song, lorsque Anne-Marie Stretter la femme de l’ambassadeur de France à Calcutta part avec ses amants dans le delta du Gange où ils se suicident en entrant dans la mer, la dernière image sur les vagues se transforme peu à peu et la camera pour le générique de fin se promène sur la carte du Bengale descendant le long des bras du delta sur une carte complètement envahie par l’eau longeant la côte du Bangladesh actuel, Chittagong,  Rangoon en Birmanie, puis elle suit le cours du Mékong jusqu’à Saigon.

Comme si le corps et l’esprit de ces cadavres amoureux s’était mélangé au limon et à l’eau de Gange dans lesquels ils s’étaient dilués.

Le Bengale c’est ça pour moi, un pays mouvant et liquide où  tout se dilue.

C’est « le pays des marais » le dernier et très beau roman d’Amitav Ghosh.

Pour passer par des chiffres moins poétiques, 75% du Bangladesh est en dessous de 3 mètres d’altitude ce qui laisse supposer quel sera son destin même à très court terme avec la montée du niveau de la mer.

Depuis la séance de photo jusqu’au dîner hier soir chez Sultana Nizan, je ne peux pas tout raconter ni même me souvenir dans le détail tant cela m’a semblé dense même s’il ne s’est écoulé que 48 heures.

En tout cas j’ai fait plusieurs allers-retours dans la ville en cyclo-pousse vers l’Alliance ou le labo photo plus loin dans la ville ancienne.

Toute cette population et ces innombrables marchandises qui se déplacent dans cette ville sur ce curieux moyen de locomotion me fascinent.

Les cyclo-pousse ici sont les plus jolis que j’ai vus en Asie, chacun est décoré par un peintre avec d’énormes fleurs décoratives. Une capote rouge est relevée sur les passagers et le propriétaire en longhi fait avancer cette carriole silencieuse avec régularité.

A la nuit tombée, j’adore glisser dans les rues parmi cette foule de cyclo-pousse qui ramène des familles entières chez elles, des écoliers entassés, des hommes d’affaires en lunettes noires et attaché-case, des ménagères en sari colorés, des femmes musulmanes sous un voile noir comme les fantômes de Füssli ou des paniers de poulets et de chèvres mais aussi des étudiants qui continuent à pianoter sur leur laptop dans les balancements du cyclo ou moi avec dans mon sac le cd des portraits numériques que je vais livrer à l’imprimeur.

Le fait que ces images numériques soient transportées par ce moyen de locomotion me ravit.

Ce mélange de nouvelles technologies et de moyens antiques m’enchante dans ce pays, ils s’associent avec un surprenant naturel et tout fonctionne incroyablement bien.

Tout se fait à temps, tout roule mieux en cyclo-pousse et 25 coupures d’électricité quotidiennes qu’en occident, je le constate à chaque fois.

Jamais je n’aurais pu réaliser ce que j’ai réalisé ici en 10 jours.

De longues discussions au téléphone et des colères quotidiennes auraient été nécessaires, la perte de la moitié de mon temps et des déceptions en chaînes… j’aurais du passer plusieurs heures dans le métro pour finalement ne pouvoir consacrer que 3 heures le soir, fatigué et inquiet à la création.

Je suis indéniablement plus adapté aux systèmes de communication et de production d’ici qu’avec ceux qui ont cours en France, il n’y a plus aucun doute la dessus.

Je crois que j’en suis à mon huitième séjour en Inde et à chaque fois que j’arrive j’ai peur d’être enfin déçu et de sortir de mon rêve, mais à chaque fois la magie opère dès les premières heures… et je crois que si je ne sors pas de mon rêve c’est que je ne suis pas dans un rêve.

Je suis seulement dans un endroit qui me correspond avec des gens qui me correspondent et je goûte cette harmonie et le plaisir d’associer mon travail au leur pour réaliser quelque chose.

…un peu plus tard dans la soirée.

Sumadri est venu me chercher à 15 heures.

Je lui avait dit que j’aimerais aller dans les temples de Kali, la déesse qui m’intéresse le plus dans le panthéon hindou.

Nous sommes montés dans un cyclo-pousse et avons fait le tour des temples en nous arrêtant dans chacun d’eux.

A 18 heures j’avais rendez-vous avec Mr Gurupada pour l’accrochage des 30 images dans la galerie.

Pendant que nous accrochions Sumadri qui a découvert les deux portraits que j’ai réalisés de lui, restait longuement devant chacun des 30 portraits comme le font toujours les indiens qui lisent une image plus qu’ils ne la regardent.

Nous avons permuté les portraits jusqu’à trouver l’agencement idéal et Mr Gurupada m’a été d’une aide précieuse.

Ce monsieur qui a vécu 7 ans en France où il a fait une thèse sur la réception d’Hemingway en France incarne lui aussi parfaitement l’intellectuel bengali.

Tout est prêt et je n’ai plus qu’à réaliser mon petit discours en anglais pour demain, et faire l’éclairage avant le vernissage à 17 heures.

Nous avons bu un thé avec Sumadri et sommes revenus à travers les parcs plongés dans la nuit noire de Chittagong et les rues faiblement éclairées et défonçées en discutant.

La discussion avec Sumadri est passionnante, on parle des processus de création, de Kafka, de Becket, de psychanalyse et son acuité m’enchante.

Raphaël est en route pour Dhaka où il arrivera comme moi à 2 heures du matin et j’irai le retrouver en rickshaw à 9 heures à l’aéroport de Chittagong demain matin.

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15 mars 2007

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Sultana Nizan

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Mohammed Ali

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Sharmeen Husain

Sharmeen2

Sharmeen Husain

AdilHusain

Adil Husain

Shumadri

Sumadri Chowdhury

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Sumadri Chowdhury

Une anecdote que j’ai oublié hier et qui m’a fait rire sur la destinée des images, c’est que lorsque pendant la séance de prises de vues j’ai montré à Shumadri dans une revue, l’image que j’ai créé pour la pub Tumulte de Christian Lacroix, il s’est levé d’un bon en disant, It’s you ? it’s you ? It’s incredible… My god !
Je n’imaginais même pas que cette image était arrivée à Chittagong, elle a du y parvenir, mais surtout un peintre de Chittagong vient d’achever une expo où il a montré une peinture qui était une réinterprétation de mon image, et Shumadri qui le connaît bien l’a vu travailler d’après mon image pendant les semaines où il réalisait la peinture dans son atelier…

Pour en revenir à l’endroit où je me suis interrompu hier, nous étions à 11 heures du matin en bas d’Alpine Hills. C’est une propriété sur une colline au cœur de Chittagong.
Elle appartient à Sultana Nizan, veuve depuis peu d’un propriétaire de plantations de thé, elle était elle-même professeur d’histoire.
La montée vers la villa est superbe. Portail discret avec une plaque de marbre fatigué Alpine Hills, dans une ruelle poussiéreuse de Chittagong, un gardien ouvre le portail et notre auto grimpe sur une route sinueuse à travers la jungle jusqu’à la villa qui est perchée tout en haut.
En un éclair cela m’a rappelé les villas de Darjeeling. La maison est enfouie dans les orchidées et les plantes de toutes sortes, les plantes elles-mêmes protégées par la jungle qui descend jusqu’à la ville en dessous.
Tout est fleuri ; les fauteuils, la balancelle, son sari… elle parle un anglais très chic et ultra rapide, on dirait une actrice italienne ou espagnole, elle parle d’hôtels à Colombo puis sans que je m’en sois aperçu parle des arrestations des politiciens corrompus… alors que je suis toujours dans les hôtels de Colombo.
Ce qui m’a surpris c’est que cette grande dame très grandiloquente est devenue toute timide lorsque elle a commencé à pauser…
Sa maison comme toute maison bengali aisée est couverte de tableaux, estampes, livres, objets chinois… lorsqu’elle était jeune professeur elle raconte qu’elle prenait le bus avec le prix Nobel de la Paix (originaire de Chittagong) lui-même professeur.
Sultana Nizan est paraît-il très respectée à Chittagong, sa famille n’a jamais trempé dans la politique, c’est une famille à la fois très riche et philanthrope.

Dans cet univers romanesque Sultana nous a  reconduit jusqu’à l’entrée devant laquelle est garée sa petite Triumph décapotable jaune offerte par son mari en 1969.

Je sais que ce n’est pas exactement l’image que l’on a du Bangladesh, mais Sultana Nizan, son esprit, sa culture, sa courtoisie et son goût pour le glamour sont je pense très représentatifs du Bangladesh.

D’ailleurs, je pense que les qualités qui me réjouissent à chaque seconde dans ce pays n’ont absolument aucun lien avec le niveau social des personnes.
Ce n’est ni parce-qu’ils sont pauvres qu’ils sont plus aptes à la douceur et la gentillesse, ni parce qu’ils sont riches. Les classes aisées ou aristocratiques n’ont pas moins de générosité que les gens des rues  et les gens de la rue ont la même élégance que les classes aisées.
Je crois que ça n’a rien à voir avec la classe d’origine mais que tout cela est une histoire de culture et que cette culture au Bengale transcende toutes les classes.
J’ai constaté l’exacte même délicatesse chez un serveur, un commercant, un intellectuel ou un grand bourgeois…
C’est un respect de soi et de l’autre dans sa forme la plus achevée.

La seule vulgarité que j’ai vu en Inde c’est chez certains nouveaux riches de Delhi ou de Bombay qui se sont tournés vers les modes de vie américains. D’un seul coup ils perdent 5000 ans de culture et de subtilités pour devenir aussi vides et bruyants que leurs modèles. Mais ceux-ci sont une infime proportion de la population.

...un peu plus tard dans l'après-midi; je reviens de faire les réglages de couleur dans le labo photo le plus improbable jamais vu; j'adore! pas de façades; des câbles partout des gens qui dorment sous les machines et Tapash très calme sur son Apple qui
imprime des images de très bonne qualité... il y a des coupures d'électricité d'une heure toutes les heures... et j'en profitais pour me plonger dans les ruelles surpeuplées du bazar. Sultana vient d'appeler pour nous inviter a dîner ce soir dans sa villa!

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